Afrique Centrale : l’intégration par les «crimes rituels » ?


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masque traditionnel

La libre circulation des biens et des personnes est restée cantonnée au statut de déclaration d’intention : les paroles se sont envolées dans les limbes, les écrits sont restés des écrits. Dans la sous-région, traverser les frontières fait encourir au membre de la communauté (CEMAC), qui s’y aventure sans visa, une sanction pénale, une incarcération, ou, au mieux, une expulsion.

Les Camerounais, régulièrement expulsés de la Guinée équatoriale ou du Gabon, font les frais de cette politique fraternelle du coup de pied au derrière. Loin de ces entraves à la libre circulation, la pratique des crimes dits rituels s’est, elle, exportée sans difficulté du Gabon au Cameroun, au point, en exagérant à peine, de s’imposer comme le véritable passeport CEMAC.

Le mode opératoire est connu : des donneurs involontaires d’organes, souvent de jeunes filles ou des enfants, sont enlevés et conduits dans des zones périphériques, des bosquets, des chantiers ou des bâtiments désaffectés. Ces individus sont assassinés et mutilés. Différentes ablations sont réalisées sur leur cadavre (morceaux de peau, yeux, organes génitaux, cœur, rein, le menu est des plus variés).

Les prélèvements seraient ensuite fournis à des commanditaires dont on imagine qu’ils ont le bras très long puisqu’ils ne sont jamais dénoncés, en tout cas pas publiquement. Une organisation en filière préside vraisemblablement à ces assassinats : pas innocents pour un sou, les exécutants sont de véritables tueurs à gages à la solde de commettants intouchables et lointains : pas vus, pas pris !

Il n’existe pas de crimes rituels au Cameroun…

A quoi sont destinées les « pièces détachées » (i.e. les organes dans la terminologie gabonaise) ? L’opinion publique considère que derrière les commanditaires, on retrouve des marabouts (la chaîne du crime remonte jusqu’aux esprits sanguins, contre lesquels notre loi pénale ne prévoit rien). Ces parties seraient demandées aux ambitieux et aux cupides par des marabouts aux fins de…« rituels ».

De là l’appellation controversée de crime rituel. Peut-on parler de rituel sans amalgamer la logique des fournisseurs crapules, celle des acheteurs ignobles, et celle des véritables consommateurs (les esprits) ? Les notions de rite et de rituel appliquées par la presse et certains experts (lire pour s’en scandaliser les actes du colloque tenu en 2005, sous l’égide de l’UNESCO) à ces crimes sont assez inappropriées et font le jeu de la banalisation de crimes hautement mercantiles.

Car enfin, qui dit rituel dit ou traditionnel, ou accepté et pratiqué par un groupe, une communauté, une confrérie… Des pratiques si bassement personnalisées, en étant dites rituelles, donnent le sentiment d’avoir un fondement culturel. Il n’en est rien ! Fournir un cœur ou du sang est un moyen (difficile) d’obtenir de l’argent facile.

Quant aux acheteurs, l’hypothèse de l’utilisation des organes humains à des fins rituelles n’est pas toujours étayée. Aucun acheteur n’ayant à ce jour été interpellé au Gabon ou au Cameroun. Les donneurs d’ordre (les esprits) sont par définition au-dessus des lois. Personne ne peut, de fait, affirmer avec certitude quel est l’usage qui est fait des organes soustraits.

La confirmation éventuelle de l’hypothèse de l’utilisation des organes litigieux à des fins magiques ne conduirait cependant pas à considérer ces crimes comme rituels. Un crime ne peut être qualifié de rituel alors que sa réalisation n’obéit pas à un cérémonial précis, destiné à fournir à celui ou ceux qui le commettent des bénéfices symboliques.

Les cas recensés et rendus publics au Gabon et au Cameroun montrent précisément qu’aucun rituel ne prend place dans les assassinats et que les mains exécutantes n’en tirent d’autres bénéfices que pécuniaires. Leurs témoignages sont pris pour argent comptant parce qu’ils correspondent au confort dans lequel l’irrationnel et la pensée magique installent les foules africaines.

Il existe pourtant une désintégration morale sous-régionale

Ces précisions qui peuvent paraître purement sémantiques sont d’importance. Elles permettent d’envisager, du point de vue des enquêtes, l’organisation d’un possible réseau transfrontalier et des coopérations possibles entre les polices camerounaises et gabonaises. L’idée que le corps humain puisse être taxé au même titre que du bétail, avec des variations sur le prix des morceaux, interpelle, autant que la croyance suivant laquelle ces parties seraient des ingrédients dans des rituels procurant longévité, notoriété, prospérité ou fortune.

La jeunesse, confrontée aux blocages de la société, se résout à emprunter des ascenseurs sociaux parallèles. Dans un contexte où l’élite dirigeante reproduit les schémas de comportement et les schémas de domination qui nous ont menés dans le mur, laissant, de moins en moins, une place aux jeunes issus des milieux modestes. Après la fraude sur les âges dans le sport et la feymania comme viaducs, les couches lésées envisagent aujourd’hui le crime crapuleux comme viatique.

Dans ce type de marché macabre, il faut revisiter la loi économique de l’offre et de la demande. Ici, c’est la demande qui créé l’offre. Ainsi, n’y a-t-il jamais d’inflation, le coût d’un cœur ou d’un rein reste prohibitif, la demande ne tarit pas, les fournisseurs ne risquent pas de manquer et les vocations ne sont pas prêtes d’être en crise.

Pendant ce temps, allez savoir pourquoi, les responsables politiques interdisent les marches et matent les manifestations de la population excédée ! Seuls les membres du collectif de pirates, Anonymous, se sont indignés, le 15 avril dernier, dans une vidéo en ligne, de la multiplication de ces crimes crapuleux au Gabon.

La « légende des crimes rituels » (d’invention européenne) trouve dans ces nouveaux crimes rituels un souffle nouveau, tropicalisé. Les organisations de défense des droits de l’homme n’y trouvent rien à redire, alors qu’elles devraient, les premières, être interpellées par la coloration sociologique que l’on voudrait donner à ces crimes. Contrairement au génocide où c’est le groupe qui est la victime, ce que l’on voit ici, à travers la ritualisation de monstruosités, c’est le groupe comme bourreau. Coécrit avec Patrick Philippe Rifoe

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