Affaire Khalifa : la presse algérienne attend les vrais accusés

La presse algérienne doute de la capacité du procès Khalifa, qui s’est ouvert lundi, à faire la lumière sur le mystère de ce groupe privé algérien. Le conglomérat Khalifa s’est développé avec la complicité des hautes sphères de l’Etat presque aussi vite qu’il a chuté, en même temps que son fondateur, Abdelmoumène Khalifa, réfugié en Angleterre. Deux des principaux accusés ont dénoncé un « simulacre de justice ».

Entre le 25 mars 1998, date à laquelle son agrément lui a été attribué, et le début du mois de juin 2003, lorsqu’il lui a été retiré, la Banque Khalifa a laissé un trou de 320 millions d’euros. Au total, les pertes engendrées par le conglomérat Khalifa – Bank, Airways, rent a car, informatique, édition, construction, médicament… – porteraient sur plus de 3 milliards d’euros. « Comment une gigantesque et néanmoins grossière arnaque comme celle de « l’empire » Khalifa a-t-elle été possible ? », se demande Le Quotidien d’Oran. « Comment ce jeune pharmacien a-t-il pu accéder aux cercles les plus restreints de l’Etat, financer (…) des manifestations culturelles et politiques officielles au profit du régime et à la fin s’envoler vers la Grande-Bretagne ? » surenchérit El Watan.

La presse algérienne est circonspecte quant à la capacité du procès pour faillite frauduleuse – qui s’est ouvert ce lundi, à Blida (50 Km au sud d’Alger), et qui porte sur la caisse principale d’El Khalifa Bank – à répondre à ces questions. D’abord parce que le principal accusé, Abdelmoumène Khalifa, réfugié en Angleterre, n’a pas été extradé vers l’Algérie. Selon l’ambassadeur d’Algérie en Grande-Bretagne, Mohamed Salah Dembri, interrogé en fin de semaine dernière sur les ondes de la Radio Alger Chaîne 3, cela est dû à la non ratification par le Parlement britannique de l’accord d’extradition signé en juillet dernier entre les deux pays.

Des accusés « en disgrâce »

Quand bien même l’accord serait-il ratifié, explique El Watan, « de nombreuses sources restent peu convaincues qu’[Abdelmoumène Khalifa] foulera le sol algérien tant que les vrais responsables de cette escroquerie du siècle ne sont pas cités par la justice algérienne. Cette affirmation vient du fait que durant la liquidation, un tri a été opéré pour protéger certains hauts cadres de l’armée et responsables de l’Etat, notamment des proches du Président. »

Parmi les noms cités lors de l’instruction, démarrée fin 2004 auprès du tribunal de Chéraga, en banlieue d’Alger, figurait celui de Abdelghani Bouteflika, le frère du chef de l’Etat, alors avocat conseil du groupe Khalifa. Il lui était reproché d’avoir reçu, comme beaucoup d’autres, la Golden Card de Khalifa Bank. Dans un article retentissant publié en octobre 2002, le quotidien français Libération, informé par la DGSE, en faisait même le vrai numéro 2 du groupe Khalifa. Il n’est plus question de lui aujourd’hui.

Dès l’instruction du dossier, El Watan s’est étonné qu’« aucune personnalité actuellement en poste dans les institutions clés de l’Etat, dont on disait qu’elles couvraient de leurs ailes protectrices (…) Abdelmoumène Khalifa, n’est citée à comparaître. » Et que celles qui l’ont été « ne sont plus en fonction » ou sont « en disgrâce ».

« Un simulacre de justice »

Suite à l’effondrement du groupe Khalifa, les Algériens ont découvert que sa banque était essentiellement alimentée par les fonds d’entreprises publiques. C’est à ce titre que de grands patrons d’entreprises publiques, tel que le PDG du groupe pharmaceutique Saidal, Ali Aoun, qui comparait libre, font parti des 104 accusés. Néanmoins, Le Quotidien d’Oran doute de leur participation au démêlage de l’écheveau Khalifa. Le risque est grand pour eux de mettre en cause un tiers sans apporter de preuves. Par ailleurs, l’Etat algérien, n’ayant convoqué aucune commission parlementaire, s’en est remis à la justice. Si aucun « déballage » n’a lieu de la part des accusés et témoins, l’affaire Khalifa restera une affaire de droit.

C’est sans doute pour toutes ces raisons que Abdennour et Abdelouahab Keramane, ex ministre algérien de l’Industrie et ex gouverneur de la Banque d’Algérie, ne se sont pas présentés lundi devant le juge. Actuellement « en clandestinité », ils ont dénoncé dans le procès une « machination grossière » à travers un courriel envoyé à l’AFP. « Nous avons décidé de ne pas nous présenter devant le tribunal de Blida parce que nous sommes convaincus que l’utilisation de l’affaire Khalifa Bank, pour nous inculper, relève exclusivement de considérations politiques et que nous ne voulons pas être associés au simulacre de justice qui nous a été préparé », affirment-ils.