Affaire Ben Barka : Paris remet l’enquête au point mort

Le parquet de Paris a demandé la suspension de mandats d’arrêts internationaux visant quatre responsables marocains. L’audition de ceux-ci aurait permis à l’enquête judiciaire sur la disparition, il y a 44 ans de l’opposant marocain d’avancer. La famille Ben Berka soupçonne l’Elysée d’entraver la bonne marche de la justice, pour ne pas s’aliéner la capitale marocaine.

La France s’oppose-t-elle à l’émergence de la vérité sur la disparition de l’opposant marocain Ben Barka ? Alors qu’Interpol a diffusé jeudi dernier quatre mandats internationaux visant des responsables marocains, le parquet de Paris a indiqué vendredi dans un communiqué, qu’il demandait leur suspension. Ce revirement spectaculaire de la justice française a d’autant plus surpris, que le ministère français de la justice avait donné il y a seulement une semaine, son feu vert pour la diffusion de ces mandats vieux de deux ans.

Signé en octobre 2007 par le juge parisien Patrick Ramaël, ces mandats visent quatre personnalités marocaines : le chef de la gendarmerie marocaine le général Hosni Benslimane, l’ancien patron des renseignements militaires Miloud Tounsi, alias Larbi Chtouki, un membre présumé du commando marocain auteur de l’enlèvement, et Abdlehak Achaachi, agent du Cab 1, une unité secrète des services marocains.

La famille Ben Barka dénonce « la mascarade »

Pourquoi le parquet de Paris s’est-il donc opposé à leur exécution ? « Dans l’attente de précisions demandées au juge d’instruction », précise laconiquement le communiqué publié vendredi. Une explication qui n’a pas convaincu la famille de l’opposant et leader du camp tiers-mondiste disparu à Paris en 1965.

Celle-ci met en doute l’indépendance de la justice. « C’est une mascarade. Un même ministère qui se déjuge en 24 heures, c’est une manifestation flagrante et cynique de la raison d’Etat. La ministre de la Justice a-t-elle été déjugée par l’Elysée ? », s’est plaint Bachir Ben Barka, le fils du disparu. L’avocat français de la famille Ben Berka ne dit pas autre chose. « Depuis 44 ans il y a une complicité des deux côtés de la Méditerranée, au départ pour favoriser la disparition de Mehdi Ben Barka, maintenant pour empêcher la vérité d’éclore », a déploré Me Maurice Buttin.

Le ministère français de la justice a démenti avoir téléguidé l’intervention du parquet de Paris. Pour lui, c’est Interpol qui a inspiré la demande de suspension des mandats d’arrêt. «Interpol, constatant une insuffisance dans la rédaction de ces mandats, dit qu’ils ne sont pas exécutables en l’état, contraignant le parquet à demander la suspension de leur diffusion dans l’attente des compléments demandés », a déclaré Guillaume Didier, porte-parole de la Chancellerie.

Une explication qui n’a pas convaincu nombre d’observateurs. Ceux-ci se pensent que l’évolution récente de l’affaire Ben Berka est liée aux rapports entre Paris et Rabah. Ils rappellent que la signature des mandats d’arrêts avait fortement embarrassé en 2007 la délégation française qui accompagnait le président Nicolas Sarkozy alors en visite au Maroc. Et un peu comme par hasard, la demande de leur suspension par le procureur de Paris est intervenue trois jours après le retour du Maroc du ministre français de l’Intérieur Brice Hortefeux, qui lors de son séjour dans le royaume chérifien s’est entretenu avec son homologue Chakib Benmoussa.

L’instruction judiciaire piétine depuis quarante quatre ans

Le Maroc n’a fait aucun commentaire officiel sur ce nouveau rebondissement dans l’affaire. Chef de file de l’opposition marocaine, Ben Barka a disparu à Paris le 29 octobre 1965, au cours d’une opération attribuée aux services marocains du roi Hassan II. Ceux-ci auraient bénéficié de l’appui de policiers et truands français.

Quarante quatre après, la lumière n’a toujours pas été faite sur les circonstances exactes de son enlèvement. Les efforts du juge Patrick Ramaël pour élucider l’affaire se sont jusqu’ici heurtés à toutes sortes d’obstacles, à la fois en France et au Maroc. L’avocat de sa famille a indiqué qu’il ne désespère pas que l’enquête reparte d’ici quelques semaines.