Affaire Arche de Zoé : le reportage qui accable

Le reportage du journaliste Marc Garmirian, qui a suivi l’Arche de Zoé au Tchad, révèle comment l’association française a recueilli les 103 enfants qu’elle voulait envoyer dans l’Hexagone. Il prouve aussi que son président avait pleinement conscience des risques encourus. Des risques qu’il a caché au personnel tchadien qui l’assistait sur place.

Par Awa Traoré

On en sait plus sur l’exfiltration avortée de 103 enfants du Tchad vers la France. La chaîne française M6 a diffusé, dimanche, le reportage réalisé par Marc Garmirian, le journaliste de l’agence Capa qui a suivi l’Arche de Zoé pendant son opération ratée. Le film, dont certains extraits avaient déjà été retransmis, retrace la dernière semaine que les membres de l’association française ont passée au Tchad pour préparer la sortie des enfants. Un document qui permet de mieux comprendre comment l’Arche s’y est prise pour opérer.

« Beaucoup d’incertitudes »

Ce sont des employés tchadiens de l’association qui auraient sillonné la zone frontalière à la recherche d’orphelins du Darfour, la province soudanaise en guerre depuis 2004. Les chefs de village auraient amené les enfants – que l’Arche espéraient être 300 – apparemment sans savoir quelle serait leur destination finale. L’association paraît soucieuse de s’assurer de la provenance et du statut familial des enfants. C’est ainsi qu’on voit Emilie Lelouch interroger, avec un traducteur, un chef de village sur la provenance d’une fratrie.

Si le responsable villageois affirme qu’elle vient bien du Darfour, que les parents sont morts et que la tante n’a pas les moyens de l’élever, le nom de l’un des enfants ne correspond pas au listing. Emilie Lelouch reconnaît qu’« il y a beaucoup d’incertitudes » et qu’il n’y a pas de moyen d’être complètement sûr, « à part d’être là pendant l’attaque ». Et d’ajouter que c’est la confiance avec la communauté qui sert de base.

Une base branlante, mais qui n’empêche pas Emilie Lelouch et Eric Breteau, son compagnon et président de l’Arche, de joindre une famille d’accord pour accueillir un enfant. Cette famille, qui a déjà adopté un petit Haïtien, est l’une des 260 familles qui ont fait un don de parfois plusieurs milliers d’euros à l’association. Elle nourrissait à terme l’espoir d’adopter ces enfants. Chose impossible selon que la loi tchadienne, qui interdit l’adoption de musulmans.

Faux pansements

Autre séquence : celle mettant en lumière la lucidité d’Eric Breteau, parfaitement au courant des risques encourus. « On peut nous inventer des histoires de trafic et d’escroquerie », relève-t-il. Sa sérénité intrigue presque mais on la comprend lorsqu’il explique que des avocats ont tout prévu pour parer à de telles accusations. Sûr de son bon droit, le pompier volontaire déclare en substance qu’il est « fier d’aller en prison si c’est pour sauver des enfants du Darfour ». Plus en amont dans le reportage, il reconnaît cependant qu’il a pleine conscience qu’une fois leur action sera dévoilée ils allaient passer pour des « fous furieux, des illuminés ». Mais il souligne que si toutes les associations agissaient de la même manière, bien plus de vies seraient sauvées.

Si Eric Breteau et Emilie Lelouch sont convaincus du bien fondé leur action, on assiste au fil des jours à une remise en question timide de Nadia. Pour cette infirmière qui vient juste d’obtenir son diplôme, le moment qu’elle semble exécrer est celui où elle doit faire de faux pansements aux enfants pour qu’on les laisse partir sous couvert d’évacuation sanitaire. Pour que tout paraisse plus vrai que nature, Emilie Lelouch ajoute même de la Bétadine, un désinfectant. Un procédé dont l’Unicef avait déjà parlé avant la diffusion du film.

Une décharge pour protéger les Tchadiens

Avant le grand saut, Eric Breteau et Emilie Lelouch tiennent à révéler leur projet aux cinq Tchadiens qui les ont aidés – avec des nounous – à prendre soin des enfants. L’un d’eux, qui avait des doutes, explique que, en admettant que ces enfants soient des orphelins au Darfour, ils ont tout de même de la famille au Tchad… Un autre a fait part de ses inquiétudes en soulignant que, si les autorités n’étaient pas au courant, cela poserait forcément de graves problèmes. Silence d’Eric Breteau et Emilie Lelouch, qui signeront une décharge aux cinq Tchadiens attestant du fait qu’ils n’étaient pas au courant des activités de l’association. Du coup, ces personnes n’auraient pas été inquiétées.

Le reportage, qui permet de faire un peu plus la lumière sur l’affaire Arche de Zoé, a été diffusé quelques heures après l’annonce de la libération des quatre hôtesses espagnoles et trois journalistes français – dont Marc Garmirian. Ils restent inculpés mais ont pu regagner leur pays natal, dimanche dans la nuit, à la faveur de l’intervention du président français Nicolas Sarkozy. Quant aux membres de l’Arche de Zoé, ils restent à l’ombre avec leurs complices présumés en attendant de savoir s’ils seront jugés en France ou au Tchad.