Abdelilah Benkirane : « Les Français doivent cesser d’imaginer que le Maroc est une deuxième France »

Lors du dernier Conseil de l’Europe à Strasbourg, le chef du gouvernement marocain, Abdelilah Benkirane, était invité à une émission de la chaîne France24 organisée au Forum mondial de la démocratie. Au programme : la corruption, la démocratie et le roi. Décryptage.

Le Premier ministre marocain, Abdelilah Benkirane, s’est exprimé au micro de France24 à l’occasion du Forum mondial de la démocratie lors du dernier Conseil de l’Europe à Strasbourg. L’entretien commence tout naturellement, étant donné le contexte, par une question relative à la démocratie. Le chef du gouvernement marocain explique que le chemin vers la démocratie est « irréversible ». « Notre région est en train de regarder ce qu’il se passe dans le monde en particulier vers cette rive droite qui est l’Europe. Ce n’est pas possible qu’il y ait la démocratie en face de nous, et que chez nous il n’y ait pas de démocratie du tout et des dictateurs comme Ben Ali par exemple (…) »

Corruption

Abdelilah Benkirane reconnaît que la corruption existe au Maroc comme dans d’autres pays mais « à des degrés différents ». Le parti Justice et Développement (PJD), dont il est issu, avait promis, lors de la campagne des dernières législatives, de faire de la corruption son cheval de bataille. Ainsi, une liste éloquente de bénéficiaires avait été dévoilée en mars dernier par le ministre de l’Equipement et des transports, Abdelaziz Rebbah. Pêle-mêle, on y trouve des sportifs, des artistes, des militaires, des proches du palais, des responsables politiques et même des religieux à l’instar de l’imam Zemzmi, connu pour ses fatwas controversées. Cette liste, qui a fait polémique dans le royaume, a été désignée comme étant le symbole de la corruption et de l’économie de rente.

Le patron du PJD explique avoir tenté d’essayer de « réduire au minimum » cette économie de rente. Mais Benkirane, qui essaie de « faire bouger les choses » comme il le dit, s’est aperçu que la tâche n’est pas « si facile que ça ». Et de fait, de nombreuses personnalités proches du roi Mohamed VI profitent de cette économie de rente. S’attaquer à des symboles de la monarchie équivaut à s’attaquer au roi himself. Inconcevable pour la monarchie alaouite et son Premier ministre qui fixe certaines limites. Le Premier ministre rappelle tout de même que le système des agréments est l’héritage du protectorat français. Un système qui devait avant tout profiter aux personnes dans le besoin. Seulement, une grande partie des bénéficiaires ne le sont vraisemblablement pas.

L’augmentation du prix des carburants

Le chef du gouvernement a décidé, en juin 2011, d’augmenter le prix des carburants pour aller, dit-il, à la rescousse de la caisse de compensation. Le budget d’investissements de 50 milliards de dirhams (4,5 milliards d’euros) prévu par la loi de Finances pour l’année 2012 a été, fin mai, consommé à 80% par le gouvernement. C’est-à-dire en cinq mois ! Il faudrait près de 60 milliards de dirhams si aucun changement n’avait été opéré au niveau de cette caisse. L’augmentation des prix des carburants est donc censée recouvrir cet écart important.

D’après le chef islamiste, la décision a été bien accueillie par les usagers de la route. Pourtant, celle-ci provoqua, en plus de la colère des automobilistes, des mouvements de grève de la part des taxis et des transporteurs. Un tollé sans précédent qui a d’ailleurs obligé Benkirane à s’exprimer en direct sur l’une des chaînes nationales pour apporter de plus amples explications aux Marocains. Une mesure prise également pour travailler sur le ciblage des populations les plus pauvres selon Driss El Azami El Idrissi, le ministre de l’Economie et des Finances chargé du budget. Mais là aussi, l’initiative n’a pas plu aux classes les moins favorisées. Mais le Premier ministre rassure, les pauvres n’utilisent pas les voitures.

Droits de la femme

C’est certainement à ce niveau-là que le talon d’Achille du PJD se fait ressentir. Le cas d’Amina Al Filali qui s’était suicidée à Larache, dans le nord du Maroc, après avoir été contrainte d’épouser son violeur a été abordé. Un arrangement entre les deux familles avait été programmé ce qui a permis au violeur d’échapper à cinq ans de prison et d’éviter aux familles que la « hchouma » (la honte, ndlr) ne leur tombe dessus. Une alternative prévue par la loi marocaine en cas de viol et dont plusieurs ONG demandent l’abrogation. Abdelilah Benkirane commence bien : « Il faut revoir toutes les lois qui créent problème », jusqu’à déraper : « Cette demoiselle ne s’est pas donnée la mort parce qu’on l’a mariée à son violeur. Cette demoiselle, quand elle s’est mariée elle était très heureuse. Son problème, c’est qu’elle a été maltraitée par son mari, par sa belle-famille et sa famille. » D’après lui, ce viol était au départ une « histoire d’amour ».

« Cette jeune dame », âgée de 16 ans, serait donc morte de chagrin. Voilà des explications susceptibles de provoquer la colère de millions et de millions de victimes de viol pour qui ce genre d’acte n’est pas comparable à « une histoire d’amour ». Mais Benkirane rassure, qu’une victime soit mariée à son violeur ne fait pas partie de la conception de sa politique. Il reconnaît que la situation au Maroc n’est pas la même en France mais tente de se justifier en affirmant qu’en France la loi autorise le mariage des mineurs sous certaines conditions. Certainement pas une loi qui encourage une victime à épouser son violeur.

Mohamed VI et Abdelilah Benkirane

Au Maroc, « il n’y a pas de cohabitation » entre la monarchie et le gouvernement, explique Abdelilah Benkirane. « Les Français doivent cesser d’imaginer que le Maroc est une deuxième France. Le Maroc c’est le Maroc, la France c’est la France », défend-t-il.

Quant aux rumeurs de mauvaises ententes entre le roi et son Premier ministre, le terrain paraît sensible. Abdelilah Benkirane s’énerve : « Au Maroc, le roi est le chef de l’Etat et du Conseil des ministres dans lequel je suis le chef du gouvernement, donc c’est mon chef ! ». Intransigeant et ferme, Abdelilah Benkirane n’a évidemment pas l’intention de dévoiler en public ce qu’il pense sincèrement de la monarchie, si toutefois mauvaises pensées il y a.

A la question : « qui décide ? », Benkirane affirme avoir ses « prérogatives » comme le « chef de l’Etat » à les siennes… Mais qui décide vraiment ?