A la redécouverte de John Dube

Chérif Keïta devant le portrait de Dube

C’est au Saraaba, un petit espace de rencontre culturelle dans le 18ème arrondissement de Paris que Chérif Keïta, originaire du Mali, enseignant des littératures francophones au Minnesota, aux Etats-Unis, a présenté il y a quelques semaines devant une soixantaine de personnes son premier film Oberlin- Inanda : The life and Times of John Dube – Prix FESPACO en 2005. A l’heure où l’ANC (Congrès national africain) est appelée à faire son bilan des quinze années d’après apartheid, au lendemain de l’investiture de Jacob Zuma, au moment où la plupart des médias doutent des futures actions de ce président, le film de Cherif Keïta vient à point nommé.

Par Houmi Ahamed Mikidache

Chérif Keïta devant le portrait de Dube« Monsieur, le président, je vous informe que l’Afrique du Sud est libre. » C’est par cette phrase que débute sur fond noir le film Oberlin Inanda : The Life and Times of John Dube. Reprise par Chérif Keïta, elle aurait été prononcée par Nelson Mandela lors de son recueillement devant la tombe d’un des précurseurs du panafricanisme, le premier président du Congrès National Africain (ANC) : John Langalibalele Dube. Chérif Keïta introduit également dans son film l’image dans laquelle Mandela dépose pour la première fois son bulletin de vote en 1994. Mandela se trouve à ce moment là à Ohlange High School, dans une ville située dans le Kwazulu-natal, à Inanda (mot zoulou signifiant un bel endroit).

Keita découvre John Dube

Loin de la nation arc-en-ciel prônée par Desmond Tutu, originaire du Mali, enseignant des littératures francophones aux Etats-Unis, passionné par les cultures orales, Chérif Keïta visite pour la première fois l’Afrique du Sud en 1999, avec une collègue américaine et 18 étudiants. « Nous faisions des recherches sur le « Isibango », que nous appelons « fassah » [chant des griots] chez nous au Mali, explique Keïta. » A Inanda, il fait la connaissance du petit- fils de Dube : Zenzélé. Ce dernier est guide touristique dans la région. Keïta apprend qu’Inanda est le lieu d’accueil de nombreuses personnalités dont Dube, Gandhi mais aussi Isaiah Shembe. Personne pourtant ne s’est intéressée à la vie du premier président de l’ANC. Il se dit alors : « je dois faire quelque chose. »

Il y a presque dix ans, il tente d’entrer en relation avec Nelson Mandela pour obtenir de plus amples informations sur l’œuvre de Dube. Mais Mandela n’est pas en mesure de répondre aux différentes questions envoyées par fax par l’enseignant devenu aussi réalisateur : « elles étaient trop pointues. On m’a dit que monsieur Mandela devait effectuer des recherches. Je me suis dit, si cet homme qui a passé 27 années de sa vie en prison ne peut pas répondre, c’est à nous les chercheurs de faire ce travail, pas à lui, il est trop fatigué », explique le réalisateur. Chérif Keïta commence ses recherches en 2000. Il travaille avec un réalisateur professionnel, un ami congolais. Mais ce dernier le laissera en cours de route. La vie de Dube partagée entre deux pays, les Etats-Unis et l’Afrique du Sud, est assez difficile à retracer. Mais Keïta a de la chance. Il vit aux Etats-Unis. Les démarches sont moins longues pour lui. Et dans son film, il retrace l’itinéraire du leader sud-africain.

Dube, né en 1871, est issu d’une famille royale zouloue. Il est fils d’un pasteur et petit- fils de la première femme zouloue à s’être convertie au christianisme dans les années 1840, lors de l’évangélisation du Zoulouland par les missionnaires américains. Le père de Dube, le révérend James Dube, faisait partie de la congrégation des missionnaires. Cinq années après sa mort, la mère de Dube, Elisabeth Shangaze, demande à un couple de missionnaire de prendre son fils John, âgé alors de 16 ans, pour parfaire son éducation. Ils acceptent. Aux USA, Dube étudie à Oberlin. Keita présente dans son film des images d’archives de l’époque. Une époque où Dube vit l’abolition de l’esclavage en Amérique et ses conséquences. Il y découvre l’Institut de Tuskegee en Alabama, l’école de formation professionnelle pour Noirs américains. Fondée par Booker Taliaferro Washington, un esclave métis affranchi, elle est soutenue par des libéraux blancs américains.

L’instruction d’abord

Après son séjour aux Etats-Unis, Dube revient en Afrique du Sud avec de nombreuses idées concrètes pour bâtir une nation. En 1900, il crée l’école Ohlange Institute sur le modèle de Tuskegee, avec une seule différence, « il l’adapte au contexte sud-africain, » explique le réalisateur. Dube fait aussi réfléchir les étudiants. En 1903, il fonde le premier journal en anglais et en zoulou, Illanga lase Natal (le soleil du Natal). Puis, il crée l’ANC en 1912. Il travaille au côté de son cousin, Pixley Seme, qui est le premier avocat noir sud-africain formé aux Etats-Unis. A Ohlange, les étudiants, qui viennent de plusieurs pays d’Afrique, apprennent des métiers manuels et intellectuels. Tout au long de sa vie, Dube se battra pour l’égalité et l’unité au sein de son école. Il meurt en 1946 avec elle comme seule pensée.

De nombreuses personnalités sud-africaines ont approché, de près ou de loin l’école de Dube. Fatima Meer, indienne musulmane, 80 ans, en fait partie. Sociologue, militante de la lutte anti-apartheid et auteur de la première biographie sur Mandela, « Higher than Hope », Meer a aussi risqué sa vie pour l’école de Dube. « Voyant l’état de délabrement d’ Ohlange, elle se déguisait pendant l’apartheid en femme blanche pour motiver les élèves », explique Chérif Keïta. Dans le documentaire, le père de Zamo Mbutho, le musicien de feu Miriam Makeba, un ancien élève d’Ohlange, raconte comment un directeur de l’école s’est battu pendant l’apartheid pour restaurer un bâtiment de deux étages détruit par le régime raciste.

Pour le réalisateur, l’apartheid a occulté une partie de l’histoire de l’Afrique du Sud et « simplifié les discriminations », en mettant les communautés les unes contre les autres alors que pour Dube, la coexistence entre ethnies n’était pas un problème. « Les gens ont pourtant donné une image caricaturale de Dube, comme si c’était un vendu,» déplore Keïta. Dube a beaucoup voyagé tout au long de son existence. Il est parti à de nombreuses reprises récolter des fonds pour l’école aux Etats-Unis, et au Zimbabwe. « A son retour, il était souvent accueilli par la communauté indienne qui se faisaient une joie de le revoir », précise-t-il.

Tirer des leçons de l’action de John Dube

Bien qu’étant la première puissance africaine, l’Afrique du Sud doit faire face aujourd’hui à de nombreux défis dont la lutte contre la violence et le vandalisme, la lutte contre le Sida, l’accès à l’eau, l’électricité, le logement et l’éducation pour tous. Le réalisateur, lui, fils d’un infirmier, premier constructeur d’une école dans son village au Mali, souhaite favoriser l’échange entre la jeunesse et les personnes âgées. Il rêve de voir ses films inscrits dans le système éducatif de la province du Kwazulu Natal, puis dans d’autres provinces sud africaines.

« Amadou Hampâté Bâ disait qu’en Afrique, un vieillard qui part, c’est une bibliothèque qui brûle, moi je dis qu’on peut aussi compter sur la jeunesse pour apprendre », estime le réalisateur- enseignant. Il le confirme par des images d’archives d’une interview de Miriam Makeba, projetées après le film. Elle y explique avoir connu Dube à travers Masakane, une de ses chansons composée par Mbutho. Ce dernier, originaire de Kwamasho, cite Dube parmi les constructeurs de l’Afrique du Sud. Mandela, en 1994, n’a donc pas fait le déplacement à Inanda en vain.

 Oberlin- Inanda : The life and Times of John Dube, un film documentaire de Cherif Keïta, 55 minutes, 2005, distribué par Villon Films, Canada.

Photo de Chérif Keïta devant le portrait de Dube : Bernard Desjeux