A comme Algérie

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

A

ALGERIE

Pour Fatima Beddiaf

Je ne connais pas l’Algérie mais je l’aime. Je l’aime par sa musique, je l’aime par ses gens rencontrés ici, je l’aime par sa cuisine et son goût de recevoir qui sont les mêmes que chez moi, je l’aime pour ses paysages de mer et de montagne mêlées qui me parlent aussi du Liban, je l’aime parce que Les Noces de Camus sont sans doute le texte littéraire que j’aime le plus au monde, celui j’ai lu le plus lentement de ma vie, ne voulant pas faire cesser l’extraordinaire euphorie de lecture qui m’a saisie dès les premières lignes, faisant durer le plaisir plusieurs mois, plusieurs années même car je suis restée longtemps sans finir le texte, exprès, ode à une Méditerranée passionnément aimée dans laquelle je reconnais chaque couleur chaque sensation chaque ombre par le soleil portée.

J’aime l’Algérie parce que « Alger, Alger » chantée par Lili Boniche[[<*>Lili Boniche était l’une des plus grandes stars musicales dans l’Algérie des années 40. Exilé en France, il continua de chanter dans les cabarets et d’enregistrer. Il était algérien et juif, comme de nombreux musiciens et chanteuses au Maghreb à l’époque, qui était multiconfessionnel. « Alger, Alger » par Lili Boniche: in « L’Algérie en musiques », 3CDs, Créon music – www.creonmusic.com]] m’a fait pleurer la première fois que je l’ai entendue et me bouleverse à chaque nouvelle écoute, cri d’amour à son pays d’un enfant déraciné, j’aime l’Algérie pour sa musique chaâbi qui ne ressemble pas à mes musiques familières du Moyen-Orient, musique typiquement algéroise dont j’aime les rythmes les rimes le sens des paroles chantées, j’aime l’Algérie pour les chansons émouvantes d’une Souad Massi, jeune femme moderne qui chante sa vie, ses joies et ses peines dont beaucoup viennent de ce que vit son pays, qui mêle le rock l’Algérie et l’esprit des chansons de Paris, j’aime l’Algérie pour le raï qui est une musique qui m’a touchée étrangement la première fois que j’en ai entendue, c’était dans un bar de Tanger il y a quinze ans de cela, « Minuit » de Khaled passait et je me suis arrêtée de parler, toute tendue vers l’écoute, accordéon festif et triste à la fois, voix populaire, musique poétique et rugueuse que j’aimai immédiatement, j’aime l’Algérie pour tous les Algériens et Algériennes que j’ai rencontrés en France, amicaux, chaleureux, ouverts, généreux, fraternels avec la Libanaise que je suis, cousins que nous sommes et que je nous sens totalement, j’aime l’Algérie pour Enrico Macias, oui Enrico Macias que les intellos ici jugent ringard sauf ceux qui sont nés là-bas mais ils ne le confessent pas, j’aime la nostalgie d’un homme qui comme des millions d’autres et comme moi-même aussi a perdu son pays et en rêve la nuit, et le jour sans doute aussi, je me sens en empathie totale avec tous les algériens juifs que je préfère appeler ainsi plutôt que Juifs d’Algérie qui sonne très fasciste et très raciste aussi car pour moi, et dans leur for intérieur surtout si on leur demandait, ces millions de « Juifs d’Algérie », « Juifs du Maroc », ou « Juifs de Tunisie » se sentent avant tout algériens, marocains, tunisiens, et juifs aussi, comme une autre appartenance, mais pas aussi centrale, c’est sûr, que leur appartenance à leur pays natal, et même ancestral, car on l’oublie souvent les juifs étaient souvent dans ces pays-là bien avant les Arabes, dès la destruction du temple de Jérusalem il y a plus de 2000 ans, et d’autres depuis la Reconquista il y a plus de cinq siècles, donc bien avant les colons français italiens ou maltais, mais tout cela l’idéologie coloniale, faite de catégorisation de hiérarchie et d’exclusion ne l’a jamais compris, elle a séparé les gens donc les peuples par la religion alors que ce qui compte partout depuis la nuit des temps c’est l’attachement à une terre, c’est-à-dire à des parfums des senteurs des couleurs des fleurs des arbres une plage un café, images et souvenirs communs partagés, et c’est exactement ce que dans son texte magnifique décrit Camus, que certains pourraient appeler colon français mais que moi j’appelle Algérien car il l’était bel et bien de tout son cœur et par toutes ses pores, comme un animal du pays.

J’écoute de la musique chaâbi en cette matinée parisienne, pour la première fois Le Monde a consacré un article à un artiste algérien de chaâbi qui se produit bientôt, je pense aux millions de lecteurs, algériens ou français de passeport mais tous également algériens de cœur, qui ont été heureux de lire cet article, la musique qu’ils aiment qu’ils connaissent par cœur qui a bercé leur enfance, dont on parle enfin dans un journal en France, j’écoute cette musique et je sais que quand j’irai en Algérie je m’y sentirai chez moi. Et énonçant ceci je réalise que je m’y sentirai chez moi parce que l’Algérie appartient au monde arabe, car comprendre la langue chantée dans les chansons populaires, la langue parlée par les gens tous les jours dans la rue, me fait prendre conscience que nous avons une culture commune, à commencer par cette langue, la langue parlée tous les jours, que je comprends, et qui me touche. De nombreux Algériens ne sont pas arabes, mais l’identité arabe de l’Algérie la rend proche de moi, comme une évidence. Ces chansons chaâbi me font comprendre, mieux que mille livres d’histoire des civilisations, ce qu’est l’unité du monde arabe, son homogénéité, sa force.

« Alger, Alger » passe sur ma platine maintenant, et les paroles parlent au cœur de tous les exilés du monde, et, parce qu’elles sont chantées en francarabe, mélange d’arabe et de français, nous parlent surtout à nous, venus d’Algérie du Maroc de Tunisie d’Egypte de Syrie du Liban, anciennes colonies possessions protections d’une France alors impériale, arabes français berbères expatriés rapatriés déracinés enracinés émigrés immigrés juifs musulmans chrétiens athées:

« J’aime toutes les villes, un peu plus Paris, la ken ma chey comme l’Algérie, comme elle est belle, wou nhebba bel hbel »

Lili Boniche, nous sommes de la même famille.