2020, le printemps du Cameroun

On appelle Printemps cette rupture, ce bouleversement qui voit un peuple renouveler les bases de sa culture politique. C’est toujours un fait historique majeur pour le pays qui en est le théâtre. On le voit depuis quelques mois dans le monde arabe. On l’a vu en Europe en 1848, dans plusieurs pays européens en 1968, et encore en Europe lors de l’effondrement du bloc de l’Est au tournant des années 1990. Nombreux sont les Africains qui en rêvent sans comprendre pourquoi cela ne se voit qu’ailleurs.

Le Printemps d’un pays se prépare sur une période relativement longue, avant de se manifester un jour dans le chaos. Il ne faut pas s’y tromper, il s’agit d’une entreprise méthodique. C’est la conjonction des forces issues des mondes économique, social, intellectuel et enfin politique qui permet la transformation décisive du système institutionnel d’un pays.

On n’a pas assez souligné le rôle particulièrement central, et tout aussi paradoxal, que jouent le pouvoir en place et la société civile dans la maturation d’une telle occasion. A y regarder de près, c’est comme si le pouvoir conspirait contre ses propres intérêts apparents, pour consolider la matrice qui accouchera d’un ordre nouveau. Et la société civile joue, quant à elle, tantôt la fronde tantôt l’accompagnement exigeant vis-à-vis du pouvoir ; en tout cas, c’est souvent en son sein qu’on va chercher des ressources alternatives au moment fatidique. Durant cette période de transition – ou temps de préparation –, on voit les dirigeants se convertir en serviteurs de l’Etat, abandonnant ainsi leurs anciens habits de maîtres de leurs concitoyens. Par leur pratique, donc, les élites contribuent plus ou moins directement à saper l’ordre social traditionnel – creuset réel de la faiblesse du pays. Autrement dit, ceux qui ont longuement pratiqué l’obscurantisme consacrent la droite et froide raison dans la gestion des affaires. Progressivement, la principale question du gouvernement cesse d’être qui doit régner, pour devenir pour quoi faire. C’est-à-dire que, au-delà de la personne des gouvernants, on se préoccupe de faire triompher la raison : la défense des intérêts objectifs du peuple. Cette donne nouvelle viendra bel et bien d’une évolution de la pratique politique, encouragée ou exigée par une société civile de plus en plus mûre ; mais aussi d’une contribution plus sérieuse de la société intellectuelle.

C’est justement sur le plan de l’élaboration d’une autre doctrine de gouvernement, que les nombreux cercles de réflexion, de l’intérieur comme de l’extérieur du pays, peuvent être d’un apport crucial. Ils doivent disposer du recul et du désintéressement nécessaires à l’évaluation des défis du développement de leur mère patrie. La mutation fondamentale que l’Europe a connue à la fin du XVIIIe siècle n’aurait pas été possible sans la rencontre entre l’absolutisme éclairé et les Lumières. Des sociétés de pensée, des philosophes et autres intellectuels en tous genres, avaient « armé » les monarques réformateurs d’outils tels que le contrat du souverain, la distinction entre les pouvoirs temporel et spirituel, le « rationalisme législatif », la réduction du droit à la loi, et bien d’autres choses encore. Des arguments qui avaient permis à ces hommes de bonne volonté, de mettre graduellement au principe de l’Etat une idée rationnelle (l’utilité), qui fait du présent ? et non du passé, raison d’être de l’Ancien régime – la catégorie première du politique. En ce sens, comme l’avait vu Hegel, ces souverains avaient expérimenté les conditions du dépassement de leur propre légitimité. On peut le faire au Cameroun.

L’ennemie de la démocratie en Afrique est la pauvreté, rappelle Stephen Smith dans son texte fameux Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt. Mais pas n’importe quelle pauvreté : la « pauvreté humaine », comme l’appelle le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Ce qui veut dire la pénurie de « potentialités humaines » de premier plan sur le continent ; en particulier à cause de l’exode des bras et des cerveaux. Les pays africains doivent connaître leur Printemps, si l’on veut que les hommes et les femmes là-bas aient d’autre alternative que la compromission ou la guerre. Les Africains ont, évidemment, le droit de vivre en paix et de prospérer sur leur sol. Pour les saisons, le printemps « tombe » au mois de mars chez les Européens ; ce n’est pas le cas du printemps politique. Celui-ci s’arrache au prix d’un effort long et systématique. On veut croire qu’au Cameroun, après la fièvre de l’élection présidentielle qui vient, les patriotes qui croient encore en ce pays, ceux qui rêvent d’une société où le pluralisme et la diversité seront faits rois, où l’idée de liberté sera enfoncée dans la tête de chaque enfant, en même temps qu’on lui enseignera quelle est la valeur du travail, une société où l’histoire sera abordée objectivement et tranquillement, ceux là se retrouveront, d’une manière ou d’une autre, pour regarder ensemble ce qu’il y a à faire pour préparer le Printemps camerounais. C’est l’œuvre d’une décennie.