24 novembre 2014 / Mis à jour à 23:13 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
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Maroc : pourquoi les provinces du sud ne décollent-elles pas économiquement ?
Laâyoune, sud du Maroc

Le Conseil Économique Social et Environnemental (CESE) vient de présenter sa note de cadrage portant sur le modèle de développement des provinces du Sud. Celles-ci, quoique bénéficiant d’investissements publics colossaux, de subventions à la consommation, d’exonérations fiscales, voient leur décollage économique se faire toujours attendre. En témoigne leur taux de chômage chronique et inquiétant, 17%, soit près du double de la moyenne nationale. Comment expliquer un tel paradoxe ?

Depuis 1975, l’État a pris en charge le développement des provinces du sud en adoptant le modèle jacobin, centralisé, selon lequel il s’est érigé comme le principal investisseur et employeur, à coté du secteur de la pêche, via une politique d’investissements publics et de recrutement dans l’appareil étatique. L’administration publique contribue ainsi à 36% au PIB régional et à 27% des emplois.

Ce modèle de développement a, d’une part, évincé l’investissement privé, et d’autre part, distordu l’allocation des investissements qui n’était guère guidée par une logique d’efficience économique, mais par une logique politique et sécuritaire. D’où l’investissement dans des infrastructures inadaptées ou dépassant largement les besoins des populations ou encore dans des projets non rentables. En témoigne la centrale de dessalement de l’eau de mer à Tarfaya qui a été installée, avec la perspective de pouvoir alimenter près de 40 000 foyers, alors que la ville ne compte que 2000 foyers.

De plus, la centralisation des investissements a empêché la diversification de l’économie sahraouie, et a fait éclore une économie de rente. En effet, la prédominance de l’investissement étatique a créé une polarisation, c’est-à-dire une dépendance des entreprises aux commandes publiques, comme dans le BTP, créant une désaffection à l’égard d’autres secteurs productifs. Par ailleurs, la gestion administrative et bureaucratique des ressources naturelles, notamment halieutiques et minières, est entachée de corruption, de clientélisme et de copinage. Cela a donné lieu à l’émergence d’un secteur rentier profitant de ses accointances avec ceux en charge de l’attribution des marchés publics et des licences d’exploitation des ressources naturelles. Tout cela au détriment des petits et moyens entrepreneurs, mais aussi des investisseurs étrangers.

Par ailleurs, ce modèle jacobin, avec un État dirigiste et trop interventionniste, a créé des monopoles et orienté les investissements vers des secteurs à faible capacité de création d’emplois, empêchant ainsi la diversification et encourageant la diffusion du comportement de recherche de rente. Il n’est pas étonnant alors que les opportunités d’emplois se fassent rares. Ceci est d’autant plus vrai que même les différentes exonérations de l’IS, de TVA et de taxes locales, censées attirer des investisseurs privés, n’ont réussi qu’à créer un effet d’aubaine plutôt qu’une dynamique entrepreneuriale. Puisqu’une majorité d’entreprises viennent y enregistrer leur siège social, mais gardent leurs activités dans le nord, pour profiter du paradis fiscal, tandis que les citoyens, surtout les jeunes et les femmes, continuent de croupir dans l’enfer du chômage.

Si à travers ce modèle de développement jacobin, l’État a perverti les incitations des entrepreneurs en les transformant en rentiers, il a, à travers son paternalisme, perverti aussi celles des travailleurs en les rendant assistés. En effet, l’État a mis en place une politique de redistribution trop généreuse au profit de ces populations. D’une part, elles profitent de subventions rendant les produits de première nécessité beaucoup moins chers que dans le reste du royaume, et d’autre part, elles bénéficient d’exonérations fiscales ainsi que d’une carte leur permettant de recevoir un revenu mensuel. Une sorte d’allocation de chômage déguisée. En faisant le cumul des aides directes et indirectes, il n’y a plus un grand écart avec le revenu que pourrait leur procurer le travail. Alors, une grande partie de sahraouis préfèrent rester dans l’assistanat, d’où le chômage volontaire.

L’eldorado sahraoui est ainsi devenu un lourd fardeau pour les finances publiques déjà souffrantes et, surtout, une menace pour la paix sociale et la cohésion nationale. En conséquence, pour réussir le décollage économique de ces provinces, lutter contre le chômage et atténuer les tensions sociales et l’exclusion en résultant, il va falloir changer de modèle. L’État doit changer de rôle pour favoriser l’émergence d’un secteur privé productif et non rentier et accompagner son développement en lui fournissant l’infrastructure physique et institutionnelle nécessaire à son épanouissement. Il est besoin aussi de réhabiliter les valeurs du travail et de l’effort productif en luttant contre l’économie de rente par une réforme de la gouvernance locale, pour une meilleure transparence et une garantie de l’égalité de chances économique. Les aides doivent être redéfinies et ciblées de façon à ce que, d’une part, elles bénéficient à ceux qui les méritent, et, d’autre part, à ce qu’elles demeurent des palliatifs et non pas des alternatives se substituant aux revenus du travail.

Pour un vrai décollage économique des provinces du sud, le gouvernement marocain ferait bien d’adopter le fameux proverbe chinois : « Apprends-moi à pêcher au lieu de me donner du poisson tous les jours ».


Hicham El Moussaoui, Maitre de conférences à l’Université Sultan Moulay Slimane (Béni Mellal, Maroc) et analyste pour www.libreafrique.org

Publié en collaboration avec LibreAfrique.org


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