Société - Afrique de l’Ouest - Côte d’Ivoire - Conflit
Côte d’Ivoire : 20 ou 60 morts ?
Guerre des chiffres entre Paris et Abidjan sur les affrontements de début novembre
Le ministère français de la Défense a expliqué, lundi soir, que, selon un bilan provisoire, une « vingtaine » d’Ivoiriens ont été tués par les forces françaises en Côte d’Ivoire lors des affrontements de début novembre. Le pays ouest-africain annonce de son côté une soixantaine de victimes, un chiffre qui semble plus proche de la réalité pour certaines associations de défense des droits de l’Homme.

Mercredi 1er décembre 2004, par Habibou Bangré

Les soldats français ont bien tué des manifestants ivoiriens lors des affrontements, entre les 6 et 9 novembre, à Abidjan (Sud) et Douékoué (Ouest). Mais combien ? La France a avancé, lundi soir à quelques heures de la diffusion en France d’un reportage sur les violences de ces derniers jours, le bilan provisoire d’une « vingtaine » de morts. L’Etat ivoirien estime pour sa part que le nombre de victimes est trois fois plus important. Une polémique dans laquelle quelques associations de droits de l’Homme ont tranché : ce sont les autorités ivoiriennes qui, selon elles, sont plus proches de la vérité.

300 obus de 20 mm lâchés pour intimider les manifestants

Le ministère français de la Défense a rappelé que les premières victimes des affrontements sont les neufs Français tués lors du bombardement, le 6 novembre à 13h30, d’une position militaire de l’Hexagone à Bouaké (Centre, fief des ex-rebelles). Les forces françaises répliquent à peine une heure plus tard en détruisant deux avions de combat russes Soukhoï et un hélicoptère de la flotte aérienne ivoirienne à Yamoussoukro (Centre).

Un gradé interrogé par L’Agence France Presse (AFP) indique que les Forces armées nationales de Côte d’Ivoire ont mené une attaque au « lance-roquettes » contre des avions français stationnés sur l’aéroport d’Abidjan. Le ministère français de la Défense annonce que six Ivoiriens sont morts lors des affrontements. Au cours de cette même journée, lors de différents accrochages entre l’armée française et les dizaines de milliers de manifestants, environ neufs ivoiriens seraient tombés.

De minuit à cinq heures du matin, la France lâche quelque 300 obus de 20 mm sur les manifestants qui convergeaient vers l’aéroport d’Abidjan. L’AFP précise que « ce sont des tirs de semonce, dans l’eau, et d’intimidation, devant les manifestants ». La Défense explique qu’« il est possible » que cette opération ait pu causer des morts, mais souligne : « Nous étions dans une situation insurrectionnelle. La sécurité des militaires et des ressortissants était en jeu. Des viols avaient déjà eu lieu ».

La France a-t-elle gardé son sang-froid ou eu la gâchette facile

Pour ce qui est des événements du 9 novembre devant l’hôtel Ivoire d’Abidjan, qui servait de « plate-forme pour les évacuations », un gradé cité par Le Figaro estime pour sa part que ce qui s’est passé ce jour-là est une « manipulation énorme visant à nous (les Français) pousser à la faute ». La ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie, dans un entretien accordé à la chaîne française France 2, explique qu’« il y a eu visiblement des provocations qui avaient pour but d’essayer de faire perdre leur sang-froid aux militaires français, ce qu’ils n’ont pas fait ».

Un avis que ne partage pas Georges Guiai Bi Poin, un colonel de la gendarmerie ivoirienne qui travaillait avec les militaires français à cette date et qui assure les soldats français ont tiré sur les manifestants qui n’étaient armés « ni même de bâtons, d’armes blanches ou de cailloux ». Il a notamment expliqué à l’AFP que le colonel français d’Estremon « menaçait sans cesse de faire tirer, cela revenait comme un leitmotiv. Ses capitaines étaient d’ailleurs beaucoup plus calmes que lui, cela m’a surpris ». Et d’ajouter qu’il avait entendu des détonations provenant des étages de l’hôtel, avant de voir descendre six hommes des forces spéciales de l’armée française, sans pouvoir établir un bilan des morts de cette journée.

La France n’avait pas assez d’hommes pour compter les morts

La France a expliqué avoir tué un manifestant. Elle précise qu’entre le 6 et le 9 novembre, elle a dû plusieurs fois faire face à l’hostilité des foules, où il y avait parfois des militaires loyalistes ivoiriens, qui empêchaient la progression des forces françaises. Ce qui aurait placé à plusieurs reprises les soldats français dans des situations de légitime défense ou de légitime défense élargie, qui comprend la protection d’autrui et des biens d’autrui. Si tels cas devaient se représenter, la France agirait de la même façon. « Il est évident que si la situation d’attaque, de menace contre des ressortissants étrangers se produisait, dans le cadre de la mission qui nous a été confiée par l’ONU, nous assumerions, exactement de la même façon que nous l’avons fait précédemment, nos responsabilités », a expliqué Michèle Alliot-Marie.

Au final, les Français ont recensé neuf morts et quelque 115 blessés dans leurs rangs. Côté ivoirien le bilan des morts a récemment été revu à la baisse. Pendant plusieurs jours, le pays clamait que 63 Ivoiriens avaient été tués lors des affrontements. Le Président Laurent Gbagbo, dans une déclaration, avait clairement accusé les Français d’être responsables de toutes ces morts. L’estimation établie rapidement tranche avec le temps qu’a mis pour réagir la France. Un décalage qui peut se justifier, comme le rapporte le quotidien français Libération, qu’il n’y avait pas suffisamment de militaires pour effectuer le travail de comptage.

Le bilan des associations proche de celui des autorités ivoiriennes

Vendredi dernier, le ministre ivoirien de la Santé n’a pas été aussi catégorique. Il a annoncé un nouveau bilan qui fait état de 57 morts. Et plus de 2 200 blessés. Une estimation qui inclut tous les morts répertoriés depuis le début de la crise. Qu’ils l’aient été par des Français, des Ivoiriens ou d’autres causes dues aux mouvements de foule,... Pour prouver en partie leur dires, les Ivoiriens ont des images, dont certaines sont d’une grande violence. Ce que n’a pas la France. Libération indique que, « pour l’armée française, tout le problème est qu’elle n’a pas filmé ces scènes et elle ne dispose donc pas d’images pour prouver ses affirmations ». Et de citer un officier des opérations spéciales s’insurgeant du fait « qu’il n’y ait pas eu de ‘Combat Camera’ (militaire qui filme les combats, ndlr) à l’hôtel Ivoire ».

Quelques associations ont fait leur enquête et ont établi leur propre bilan. Une enquête menée par la Ligue ivoirienne des droits de l’homme et le Mouvement ivoirien des droits de l’homme, affirme que « les tirs (de l’armée française) auraient fait, selon une série de sources concordantes, une soixantaine de morts et plus d’un millier de blessés », rapporte Le Nouvel Observateur. La Fédération internationale des droits de l’Homme a demandé « une commission internationale d’enquête pour faire la lumière sur la réalité des différents chiffres qui sont avancés par les différentes parties ». Le colonel ivoirien Yao Yao a déclaré qu’il faut attendre les résultats de l’enquête. Patience est mère de sûreté.


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