La France reconnaît avoir tué des manifestants Ivoiriens pour se défendre…

La ministre française de la Défense a reconnu, dimanche, que des soldats français avaient tiré, dans certaines situations, sur des manifestants ivoiriens. Le même jour, un colonel de la gendarmerie du pays en donnait un exemple en détaillant la fusillade du 9 novembre, devant l’hôtel Ivoire. Il certifie notamment que, ce jour-là, les tirs n’ont pas été précédés de sommations et que les manifestants n’étaient absolument pas armés.

« Ils ont été amenés à tirer. Ils ont effectué des tirs de sommation et, dans certains cas, ont été amenés à faire un usage total de leurs armes à feu. Il n’y avait pas moyen de faire autrement. » C’est ce qu’a déclaré, dimanche lors du Grand Jury RTL-Le Monde-LCI, la ministre française de la Défense pour justifier les tirs des soldats français sur des manifestants ivoiriens qui voulaient « empêcher [les] blindés de rejoindre Abidjan ». Michèle Alliot-Marie a par ailleurs rendu hommage à l’armée française, qui a « fait preuve de sang froid et de retenue » alors qu’elle agissait « dans des conditions épouvantables, face à une foule armée de kalachnikovs et de pistolets ». Georges Guiai Bi Poin, un colonel de la gendarmerie, donne un exemple d’« usage total [des] armes à feu ». Il a confié à L’Agence France Presse (AFP) que le 9 novembre, devant l’hôtel Ivoire d’Abidjan, l’armée a ouvert le feu alors que les manifestants ivoiriens n’étaient pas armés et qu’il n’y a pas eu de sommation avant les tirs.

Le colonel français prêt à tirer

Ce jour-là, des milliers de manifestants s’étaient massés devant l’hôtel Ivoire pour protester contre la présence des Français dans cet établissement. Ils estimaient qu’elle était le prélude à un reversement du Président Laurent Gbagbo, dont la demeure se situe à proximité. Pour faire face à cette marée humaine, les militaires français, emmenés par le colonel d’Estremon, avaient uni leurs forces à celles d’une soixantaine de gendarmes ivoiriens, chapeautés par le colonel Georges Guiai Bi Poin. Il était au premier rang lorsque la situation a dégénéré, ce qui, selon certains, donne du crédit à ses propos. D’autant plus que son récit est détaillé et précis.

« Je suis arrivé vers 14H00 (locales et GMT), je me suis présenté au chef de corps du régiment des troupes de marine qui étaient déployées sur place et je lui ai exposé ma mission. Il m’a répondu ceci: ‘Mon colonel, mes barbelés de sécurité sont franchis, la foule s’excite. Si dans 20 minutes ils ne nous laissent pas partir, je fais tirer’ », a-t-il raconté à l’AFP. Parce qu’il ne voulait pas cautionner un tel acte, le colonel Georges Guiai Bi Poin a menacé de quitter les lieux. Ce qui a radouci la verve de son interlocuteur, qui lui proposa de « discuter avec la foule et [de] négocier avec les manifestants ».

Manifestants non armés contre soldats arme au poing

Ce qu’il a fait. Pendant les discussions, les gendarmes restaient tant bien que mal en position entre les blindés français et les manifestants, qui ne représentaient pas de danger immédiat car « aucun (…) n’était armé, ni même de bâtons, d’armes blanches ou de cailloux », précise le colonel ivoirien. « Tout à coup, il y a eu un mouvement sur notre gauche, mes gendarmes ont été repoussés violemment par la foule. Ils ont reculé d’un ou deux mètres. D’Estremon m’a alors dit : ‘Mon colonel, la ligne rouge est franchie, je fais tirer. Feu !’ », poursuit-il. Une précipitation qui serait due à une grande excitation du colonel français. « Il menaçait sans cesse de faire tirer, cela revenait comme un leitmotiv. Ses capitaines étaient d’ailleurs beaucoup plus calmes que lui, cela m’a surpris », se souvient le colonel Georges Guiai Bi Poin.

« Je voyais ses hommes tirer directement sur les manifestants qui étaient à moins de dix mètres. Rien n’est équivoque, tout est clair. Tout le dispositif qui était sur place tirait, plus de trente soldats », commente le colonel ivoirien, qui a perdu un homme dans les vingt minutes de la fusillade. Sans compter les « six soldats appartenant au COS » (forces spéciales de l’armée française, ndlr), qui tiraient à partir des étages de l’hôtel et qu’il n’a vu que plus tard. Certains hommes affirmeront à un journaliste de Canal+ qu’ils étaient « intervenus en situation de ‘légitime défense’ et notamment pour éviter ‘un débordement des gendarmes ivoiriens’ qui ne contenaient plus la foule », rapporte Radio France.

Pas de bilan des morts causées par les Français

Pour arrêter la tuerie, le colonel Georges Guiai Bi Poin a demandé au colonel d’Estremon d’ordonner de tirer en l’air. « Mais tous ses hommes ne lui obéissaient pas et certains continuaient à tirer dans la foule. J’ai vu beaucoup de gens tomber, mais j’ignore le nombre de victimes », admet-il. Aucun bilan n’est encore disponible sur les événements qui ont eu cours dans e pays, mais une nouvelle estimation officielle des récents affrontements franco-ivoiriens fait état de « 57 décès civils, 2 226 blessés par balles, éclats d’obus, piétinement ou étouffement… 71 personnes sont encore hospitalisées ».

Michèle Alliot-Marie a reconnu qu’« il y a sans doute eu quelques victimes ; nous ne le savons pas avec précision, car lorsque les choses se passent de nuit, il est extrêmement difficile de savoir ce qui se passe ». Et de souligner : « Il y a eu aussi beaucoup de victimes (…) par les mouvements de foules et également par un certain nombre de tirs incontrôlés. »

Quel que soit le nombre d’Ivoiriens tués par les soldats Français, le pouvoir du pays a bien fait savoir qu’il ne laisserait pas le crime impuni. Selon des propos recueillis pas La Libre Belgique, Alain Toussaint, l’un des conseillers du Président, a déclaré : « Il faudra que les autorités françaises s’expliquent sur ces dérapages et ces dérives graves qui sont contraires aux règles élémentaires, même en temps de guerre ». Et d’ajouter : « Il est important que l’opinon en soit informée et que les juridictions internationales prennent les mesures qu’il faut contre ceux qui ont porté atteinte au droit et à des vies humaines. »