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La nouvelle donne pétrolière mondiale
Nicolas Sarkis président du Centre arabe d’études pétrolières. Directeur de la revue « Pétrole et gaz arabe » (PGA) pétrolière, Nicolas Sarkis dirige, à Paris, le Centre arabe d’études pétrolières. Ses connaissances du monde de l’énergie en font l’un des analystes les plus prisés par les médias internationaux. Dans un entretien au Quotidien d’Oran, il explique les raisons de la flambée des prix. Et exclut, sauf événement grave, un troisième choc pétrolier.

De notre partenaire Le Quotidien d’Oran

Interview réalisée à Paris par Sarah Raouf

Le Quotidien d’Oran : Le baril a frôlé, la semaine dernière, la barre des 50 dollars. Les analystes s’attendaient-ils à une telle flambée ?
Nicolas Sarkis :
C’est une hausse inattendue et relativement rapide. Pas plus tard qu’au printemps dernier, les pays exportateurs redoutaient une forte chute des prix en raison de la conjoncture internationale. A l’époque, l’hypothèse du retour de l’Irak sur le marché international plaidait pour un recul substantiel des cours.

Q.O. : Qu’est-ce qui explique l’envolée des cours de la semaine dernière ?
N.S. :
Des facteurs conjoncturels et structurels se sont conjugués pour agir dans cette direction. Les premiers sont, pour l’essentiel, les conflits et autres tensions politiques qui agissent ici et là. A commencer par l’Irak, où les attentats récurrents contre les installations pétrolières provoquent des interruptions dans les exportations. S’y ajoutent les situations tendues au Nigeria et au Venezuela, l’affaire du Loucos. Ces donnes d’ordre géopolitique sont venues se greffer à des contraintes structurelles pesantes. Du fait des sous-investissements ces dernières années, les pays industrialisés, notamment les Etats-Unis, sont confrontés à un sérieux problème de raffinage. Parce qu’elles fonctionnent déjà à pleine capacité - aux environs de 97% -, leurs installations ne sont pas en mesure d’injecter un surcroît de quantités de pétrole sur le marché.

Q.O. : D’où un problème chronique d’équilibre entre l’offre et la demande...
N.S. :
Absolument. Le fait que la demande pétrolière mondiale augmente à un rythme beaucoup plus rapide que prévu n’est pas sans peser profondément sur le marché. Résultat de la reprise économique, la demande en énergie augmente dans les pays industrialisés, sensiblement aux Etats-Unis, un peu moins en Europe. La tendance est fortement à la hausse en Chine et, à un rythme moindre, dans des pays émergents comme l’Inde. En 2004, la demande a bondi de 3,2% par rapport à 2003 alors que l’on s’attendait à une hausse de quelque 1,7%. Les 3,2% de plus signifient 2,6 millions de barils par jour (mbj) en plus, une quantité énorme tout de même. En 2003, l’augmentation de la demande s’est située aux alentours de 1,7 mbj et 0,3 mbj l’exercice précédent. Pendant la décennie 1994-2004, la demande augmentait en moyenne de 1,3% chaque an. On est loin, bien loin des 3,2% de cette année.

Q.O. : Faut-il s’attendre, à court et moyen termes, à une solution de l’équation offre-demande avec une injection de quantités substantielles sur le marché ?
N.S. :
Les pays exportateurs membres de l’OPEP ou non ont répondu à la demande, en augmentant leur production. Le problème, c’est que, eux aussi, n’échappent pas aux soucis logistiques. Faute de nouveaux investissements, leurs raffineries sont au bout de leurs capacités. Les capacités non utilisées de production susceptibles d’être sollicitées pour les besoins du marché, sont devenues trop faibles. A l’heure actuelle, on estime à environ un million de bj les quantités susceptibles d’être « chassées » ici et là. Un volume pour le moins insignifiant au regard d’une demande mondiale de 82 mbj. Aujourd’hui, le fait est que le marché vit dans la crainte d’un événement impromptu. Il suffit que les exportations d’un pays soient, pour une raison ou une autre, amputées d’un ou de deux mbj pour que l’offre mondiale connaisse de graves problèmes. Auquel cas, on sera en présence d’une pénurie physique de pétrole. Autant dire une crise extrêmement grave, un scénario catastrophe où les prix flambent non pas pour des raisons politiques mais à cause d’un manque physique d’énergie.

Q.O. : Il y a deux jours, un ancien ministre algérien de l’Energie, M. Sadek Boucena, disait au Monde que la demande mondiale était presque au même niveau que la capacité de production. Un seul problème, disait-il, et l’offre sera « subitement insuffisante ».
N.S. :
C’est clair. Le marché pétrolier est aujourd’hui suspendu à une dépêche d’agence faisant état d’un nouvel attentat contre une installation pétrolière en Irak, une grève au Nigeria ou une poussée de fièvre au Venezuela. Un événement de ce genre ou la combinaison de deux ou trois événements plus ou moins graves suffisent pour amputer le marché de deux mbj et aggraver l’équation offre-demande. Aujour-d’hui, on est dans une posture différente d’il y a quelques années. Avant, face à des problèmes similaires, des pays comme l’Arabie Saoudite prenaient en charge le déficit. Aujourd’hui, ils ne sont plus en mesure de jouer aux compensateurs. On est au bout de ces capacités. Le marché est sur une corde raide. C’est ce qui explique les craintes. Des craintes justifiées et non imaginées, il faut bien le souligner. Ce qui aggrave les choses, amplifie la hausse, ce sont, bien sûr, les spéculations en tous genres, qu’elles soient le fait des compagnies et des spécialistes en la matière comme les fonds d’investissements. Les mouvements dans lesquels le pétrole et le gaz occupent une place prépondérante agissent physiquement sur le marché.

Q.O. : Quelles sont les évolutions possibles du marché à court et moyen termes ? S’achemine-t-on vers une hausse continue des cours ou un recul des cours ?
N.S. :
Personne, je dis bien personne, ne peut faire dans un tel exercice de prospective. Aucune compagnie, aucun président, aucun ministre, aucun analyste ne peut dire ce que sera la configuration du marché dans un mois ou deux. Au mieux, un observateur peut vous dire « on suppose, on pense que » mais sans trop s’y engager. Cela dit, on peut imaginer deux ou trois scénarios possibles. Il y a, d’abord, un scénario catastrophe : la situation s’embrase en Irak. Dans ces conditions, il ne faut pas exclure une flambée qui portera les cours à 60, 70 ou 80 dollars. Tout est possible. Il se peut - seconde hypothèse - qu’il y ait une ou plusieurs nouvelles rassurantes ici et là pour que les prix refluent. Ex. : une image ou une photo illustrant une chaleureuse poignée de mains entre les autorités de Baghdad et les chiites irakiens est de nature à tirer vers le bas le niveau des prix. Depuis vendredi, rien que sous l’effet de nouvelles visiblement rassurantes, les cours ont perdu 8 à 10% de leur valeur. Et, pourtant, sur le marché physique, il n’y pas eu de changements notables. Les mêmes quantités de barils sont vendues et achetées. En vérité, les prix agissent sous l’effet des spéculations autour de nouvelles bonnes ou mauvaises. Mon sentiment personnel : sauf événement majeur, grave, inattendu, les prix de pétrole vont se replier encore un peu. Mais je les vois mal descendre au-dessous des 30 dollars.

Q.O. : Depuis plusieurs mois, vous paraissez un peu réticent à l’idée d’un troisième choc pétrolier. Votre position reste inchangée, quand bien même les cours frôlent les 50 dollars...
N.S. :
Tout peut arriver. Le scénario catastrophe que j’ai évoqué peut prendre la forme d’un choc pétrolier. Je tiens, cependant, à préciser que l’expression « choc pétrolier » a été galvaudée. On a tendance à l’utiliser un peu de manière expéditive. Au jour d’aujourd’hui, elle recouvre deux périodes, 1973-74 et 1979, marquées par des hausses fortes, brutales et rapides des prix. Au fond, ces deux séquences de l’histoire énergétique mondiale et la période actuelle sont loin de présenter des similitudes. Les augmentations des décennies précédentes avaient été provoquées par des événements purement politiques. En 1973, des pays arabes avaient décidé d’un embargo pétrolier à l’encontre de pays soutenant Israël au plus fort de la guerre (du Kippour). En 1979, le changement en Iran s’était traduit par une forte baisse de la production iranienne. Aujourd’hui, aux côtés d’événements politiques, pèse un phénomène physique inhérent aux aptitudes de production. Autre différence et elle me semble de taille : les acteurs des problèmes politiques ne sont plus les mêmes.

Q.O. : C’est-à-dire ?
N.S. :
En 1973-74, les pays arabes exportateurs de pétrole décidant d’un embargo, l’Occident savaient à qui ils avaient à faire. Il pouvait dialoguer, négocier. En tournée d’explications au nom des pays arabes, les ministres algérien et saoudien, MM. Belaïd Abdesselem et Zaki Yamani, étaient des interlocuteurs tout indiqués. Aujourd’hui, les moyens de pression ont changé de nature. Les facteurs politiques sont beaucoup plus complexes, plus difficiles à appréhender. Ce sont, pour l’essentiel, les menaces d’attentats. Des actes commis par des groupes aux appellations diverses - islamistes, intégristes, Qaïda - mais sans visage. On est face à beaucoup d’incertitudes. On ne sait pas qui ils sont, quand vont-ils frapper et où ?



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