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Culture - Afrique Centrale - Rwanda - Guerre

Jean Hatzfeld fait parler les tueurs rwandais
"Une saison de machettes"

Ancien reporter à Libération, Jean Hatzfeld a quitté le journalisme pour se pencher exclusivement sur le génocide rwandais. Après Dans le nu de la vie, dans lequel il rapportait les récits des rescapés tutsis, il sort un nouvel ouvrage consacré cette fois aux tueurs des marais, Une saison de machettes. Jean Hatzfeld raconte ses entretiens avec les auteurs du massacre. Interview.


 Dossier : Le génocide rwandais



vendredi 10 octobre 2003


Afrik : Pourquoi avoir choisi de donner la parole aux tueurs ?
Jean Hatzfeld : Après la sortie de mon premier livre, des lecteurs ont voulu connaître la position des tueurs. J’ai cherché à m’entretenir avec des tueurs depuis 1994 mais ce qu’ils disaient n’avait aucun intérêt. Innocent, un ami, celui qui a traduit les dialogues, m’a fait remarquer que les gens libres allaient nécessairement nier. C’est lui qui m’a suggéré de m’adresser à des prisonniers, déjà jugés et déjà condamnés. Il m’a aussi dit qu’il valait mieux parler à une bande de copains car leur solidarité les mettrait plus en confiance. Il m’a mis en contact avec une bande qu’il connaissait.

Afrik : Ont-ils facilement accepté de se livrer ?
Jean Hatzfeld : Ils ont hésité mais ont très vite accepté. D’abord, j’étais la première personne qu’ils voyaient qui n’était ni complice ni accusateur. Ensuite, comme j’ai pu le constater, aucun ne se rend vraiment compte de ce qu’il a fait. C’est pour ça qu’ils ont même accepté que leur photo soit publiée. Nous avons établi des règles de dialogue. Je les voyais un par un. Nous avions convenu que rien ne serait répété ni aux uns ni aux autres, ni même à leur famille ou aux avocats. Je distribuais leur courrier et faisais l’intermédiaire entre eux et leur famille, j’allais acheter pour eux les médicaments que l’infirmier du pénitencier leur prescrivait, leur donnait du savon, du dentifrice… Eux se sont engagés à ne pas mentir mais ils pouvaient refuser de répondre s’ils le souhaitaient.

Afrik : Est-il arrivé qu’ils refusent de parler ou bien qu’ils vous mentent ?
Jean Hatzfeld : Mentir ! Oui, ils ont parfois essayé de le faire. Mais je l’ai décelé facilement. D’une fois sur l’autre, le discours changeait. Au début, ils ont tenté de se défausser. Ils utilisaient un langage guerrier, ils parlaient notamment de « combats ». Je leur ai expliqué qu’ils ne pouvaient pas me mentir là-dessus. Il n’y a eu aucun combat. Les tueries n’ont eu lieu que dans un sens. Après, ils n’ont plus cherché à mentir. Par contre, ils parlaient de « travail » pour parler de l’extermination, de « terrain de foot » pour qualifier le lieu de rendez-vous où s’organisaient les tueries, de « couper » pour dire tuer, comme on coupe les bananes, avec une machette. Ils ont adopté ce vocabulaire qui leur était familier et qui dédramatisait leurs actes. Mais, dans l’ensemble, ils répondaient. Il y avait surtout des choses sur lesquelles ils avaient besoin de réfléchir. Lorsque je leur ai posé la question de savoir s’ils rêvaient des tueries, ils ne savaient pas bien. En fait, ils rêvent plus souvent de leur vie d’avant. Contrairement aux rescapés, ils ne rêvent pas tellement des massacres.

Afrik : Combien de temps vous a-t-il fallu pour recueillir ces témoignages ?
Jean Hatzfeld : Deux ans. Avec des allers et retours. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que j’avais besoin de retranscrire. Sur place, j’étais logé chez quelqu’un, sinon j’étais tout le temps avec du monde. Dans les cabarets, il y avait les familles des tueurs… Ce n’était donc pas un bon endroit pour travailler. En plus, je me suis aperçu que le recul suscitait de nouvelles questions. C’est en retranscrivant que m’est venue, par exemple, la question de la place de la religion dans le quotidien de ces tueurs. C’est comme ça que j’ai fini par apprendre qu’ils priaient en cachette.

Afrik : Comment avez-vous supporté de tels récits ? N’avez-vous pas eu envie de juger ces prisonniers ?
Jean Hatzfeld : Je gardais mes jugements pour moi. Je ne pouvais pas leur faire des reproches si je voulais continuer ce livre… Mais, à vrai dire, j’aurais aimé qu’ils craquent. Ça n’est pas arrivé. En revanche, les entretiens ne duraient jamais plus d’une ou deux heures. Autant les rescapés inspirent beaucoup de sympathie, autant on ne pouvait pas oublier ce qu’avaient fait ces tueurs. Le pire, c’est qu’on ne distingue chez eux aucun traumatisme. Seuls les enfants portent les séquelles de ces tueries. On ne recense en prison aucun cas de dépression, aucune tentative de suicide. Les voir si sereins et si calmes, c’était très éprouvant. Mais c’est difficile de juger. Comment des gens comme vous et moi se sont-ils mis à tuer ? Je ne pouvais pas trouver Pio, un des tueurs de mon livre, sympathique. Mais, avant cette tragédie, il a pu l’être. Les Hutus se sont comportés comme des monstres, méthodiquement... Qu’aurions-nous fait, nous ? Tout cela est incompréhensible.

Afrik : Est-ce pour cela que la communauté internationale n’a pas réagi ?
Jean Hatzfeld : Pour ce qui est du silence des Blancs, je n’ai aucune explication. Par contre, je crois que le silence des Africains vient de la dimension extraordinaire du génocide. L’Afrique a connu de nombreux conflits entre ethnies, mais elle n’avait jamais connu d’extermination. Du coup, beaucoup dénaturent le génocide. Certains croient en la culpabilité des Blancs. D’autres croient en une simple guerre civile. En Afrique, exterminer une ethnie est incompréhensible. Berthe, une rescapée du génocide, dit dans mon livre que « quand on ne veut pas croire, on ne voit pas » et vice versa. C’est juste. Ce n’est que maintenant que l’on commence à parler de ce génocide, soit dix ans plus tard. On a également parlé très tard du génocide juif. Le livre de Primo Levi n’a eu du succès que dans les années 70.

Afrik : Vous comparez souvent le génocide tutsi avec le génocide juif. Quelles analogies avez-vous constatées ?
Jean Hatzfeld : Dans mon premier livre, Dans le nu de la vie, j’avais remarqué que les rescapés de génocides se sentent toujours coupables. Ce qui n’est pas le cas des survivants d’une guerre classique. En discutant avec des tueurs, j’ai remarqué encore d’autres analogies. J’ai donc lu et relu beaucoup d’œuvres sur le génocide juif. Qu’il s’agisse du contexte, de l’organisation, de la préparation, de la mise en œuvre, les ressemblances sont frappantes. Un climat anti-tutsis règne depuis trente ans au Rwanda. La propagande s’est faite par le biais de la radio. Les organisateurs préparaient l’extermination depuis des années. Les Interahamwe (milices extrémistes créées par le président Juvénal Habyarimana, ndlr) ont préparé les Hutus à mépriser les Tutsis, à les dénoncer, puis à passer à l’acte…

Afrik : Les rescapés tutsis ont-ils vu dans votre démarche une possibilité de mieux comprendre ?
Jean Hatzfeld : Les Tutsis n’ont montré aucun intérêt pour les commentaires des tueurs. Ils n’ont pas cherché à savoir. De même, les prisonniers n’ont pas demandé quelle était devenue la vie des Tutsis rescapés. Tous veulent retrouver leur vie d’avant.

Propos recueillis par Nathalie Rohmer

Une saison de machettes, Récits, Editions du Seuil, 2003

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