27 août 2014 / Mis à jour à 18:40 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
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Demain c’est nous !
Rencontre avec l’essayiste Keïta Stephenson. Nous avons rencontré Keita Stephenson au Rotin’s Home, salon de thé et restaurant guyanais, situé dans le 1er arrondissement de Paris. Le jeune écrivain sort son premier livre, un essai qui aborde l’actualité et l’avenir de la Guyane, l’espérance de la génération née après les années 80, les perspectives étroites et pourtant remarquables des outremers français, et les enjeux portés par la crise qui touche la France et l’Europe.

AFRIK : Le titre de votre essai est une phrase exclamative. Demain, c’est nous ! est-ce une acclamation ? une affirmation ou une invitation ?

Keita Stephenson : Le titre du livre m’est venu en discutant avec de jeunes bacheliers et des apprentis. Ils s’inquiétaient de ce que la société ne leur propose aucun avenir, que le discours politique ambiant, en Guyane comme en Métropole, ne présentait l’avenir qu’en termes comptables. L’absence de rêves, l’absence de perspectives. C’est alors que je me suis dit que l’avenir c’est nous qui le faisons. Chacun d’entre nous, individuellement et collectivement à la fois. Demain, c’est nous, est à la fois une simple évidence qu’il nous faut rappeler, et une invitation aux nouvelles générations à se prendre en main.

AFRIK : Votre essai est un exposé critique de la réalité sociopolitique et de la situation absurde d’une région française enclavée au milieu de l’Amazonie. Quel est ce qui vous a motivé à écrire ce livre aujourd’hui ?

K.S. : La situation de la Guyane est juste une étrangeté des temps modernes. Depuis que je suis enfant, je me demande comment il se fait que, juste à une quarantaine de kilomètres de chez moi, on lance des fusées donnant accès à la télévision, la téléphonie, ou la communication, à des millions d’êtres humains dans le monde, tandis que mon propre foyer n’a accès qu’à quelques chaines de télévision, fonctionnant une fois sur deux, interrompue à cause d’une averse, et que la couverture locale en téléphone mobile ou internet est équivalente à un pays dit sous-développé. Quelque chose sonne faux. Et puis, ces dernières années, j’ai compris que le modèle de rattrapage dans lequel on avait enfermé la Guyane comme les outremers, était juste une chimère. La crise que traverse l’Europe dont la Guyane est atrocement dépendante, l’émergence comme puissance mondiale du Brésil, voisin de la Guyane avec lequel nous n’avons quasiment aucun contact, m’ont poussé à dire ce que ma génération espère, ce à quoi elle rêve, et ce dont elle est capable.

AFRIK : Vous avez à peine trente ans. Ce n’est pas trop jeune pour poser un regard et proposer tout un projet à un pays ?

K.S. : Guyane, je suis déjà vieux. La majorité de la population a moins de vingt ans, et la Guyane restera un pays jeune au moins jusqu’en 2040. Pour tout vous dire, je pense même que nous n’avons que trop tardé- la génération des trentenaires, à nous rassembler pour prendre en main le destin de notre pays. Ceux qui nous dirigent ne sont pas seulement vieux, ils ont surtout l’âge dépassé de leurs préjugés. Je ne vois pas pourquoi dans ce contexte, on ferait l’économie des expressions et des idées de la génération issue de l’intifada guyanaise.

AFRIK : Vous posez le postulat selon lequel la Guyane a tous les potentiels pour se développer, mais qu’elle est en quelque sorte empêchée. Avec la crise que traverse justement la France et l’Union européenne, comment mettre en œuvre l’investissement que vous appelez de vos vœux ?

K.S. : Mes études universitaires étaient consacrées au droit international et au développement économique. J’ai eu l’occasion de vivre et travailler en Islande, un pays qui a quasiment la même superficie et la même population que la Guyane. J’y ai découvert que le développement y était possible. J’y ai aussi découvert et exploré les travers qui ont conduit à la faillite bancaire d’un pays développé, et qui s’en sort aujourd’hui grâce à des choix hétérodoxes. Tout ceci m’a convaincu qu’il n’y avait pas de fatalité pour la Guyane, et que le projet de développement n’était pas une simple question administrative ou comptable, mais avant tout sociale et culturelle. La Guyane n’a pas besoin d’un cadre institutionnel ou d’un projet économique, mais elle a d’abord besoin d’un projet de société qui détermine le cadre adapté et les moyens de son essor économique. C’est en tout cas, la thèse que je défends, et qui est propre à la Guyane.

AFRIK : Vous étiez parmi les leaders des révoltes lycéennes qui ont secoué la Guyane française en 1996, révolte à laquelle vous consacrez un chapitre entier, sous l’intitulé de Première Intifada. Vous pressentez qu’il y en aura une seconde ?

K.S. : Disons que malheureusement, les tendances actuelles plaident plutôt pour une stagnation économique, voire une dégradation du niveau de vie. Les jeunes sont majoritaires mais ils n’ont pas d’espaces publics, médiatiques et éducatifs pour s’exprimer, s’épanouir et se divertir, en somme décompressés. Alors ça explose régulièrement. Dans le contexte de la cherté de la vie qui confine à l’absurde tandis que la dépendance à la métropole couplée à l’enclavement territorial, numérique, culturel, commercial, se nourrit de la peur de l’étranger, il n’y a donc pas de raison objective pour qu’une seconde intifada ne soit pas probable. Les politiques et les intellectuels par leur manque d’imagination ou d’implication en sont complices.

AFRIK : Justement, vous dressez un portrait qui fait parfois froid dans le dos, mais vous scandez sans cesse qu’il y a de l’espoir. Les solutions que vous proposez, requièrent cependant de l’audace. Pensez-vous que cela soit audible par les responsables politiques français, en particulier les centres de décision parisiens ?

K.S. : Je crois que la question ne se pose pas que pour la Guyane. L’idée centrale de l’essai s’inspire de la démonstration anthropologique de Maurice Godelier qui expose que toute communauté humaine produit de la société pour vivre. Or, la communauté humaine qui habite en Guyane ne produit pas la société où elle vit. Je pense que cela s’applique à l’ensemble de la communauté nationale française, ou à ses diverses composantes territoriales ; j’évoque à certaines reprises, les débats et les enjeux, relatifs aux banlieues, à la ruralité ou aux quartiers défavorisés, c’est justement pour faire entendre que la nouvelle génération est handicapée par le fait qu’elle ne produit pas une société propre pour vivre en France. Pour redonner espoir aux gens, il faut leur proposer un projet de société plutôt que des solutions comptables ou des ajustements institutionnels. Quand on perd toute confiance dans l’avenir, le seul moyen de redonner de l’espérance, c’est précisément de proposer une espérance.

AFRIK : Dans votre dernier chapitre, vous mettez en lien la question des ressources naturelles et la diversité culturelle. Comment expliquez-vous que ce lien ne soit pas l’objet de politique publique ou de mobilisation académique ?

K.S. : Je n’ai pas la réponse. Je crois que l’on est s’est installé dans une forme de confort intellectuel, ou de conformisme, où des fonctionnaires se déguisent en entrepreneurs, où la culture de l’effort, le sens du devoir, l’accompagnement de la jeunesse, l’imagination sont devenus de gros mots. Les ressources naturelles ont besoin de ressources humaines pour être exploitées. Ces ressources humaines doivent être formées, fondées, mobilisées selon des principes qui vont au-delà de la seule recherche du profit à court terme. La diversité culturelle offre à ce titre, un éventail plus large d’expériences et de connaissances pour créer des modèles, des voies originales, vraiment audacieuses et fertiles. Des réflexions existent, mais elles restent inaudibles. Les circonstances leur donneront l’occasion d’être entendues et mis en œuvre. J’espère qu’il y aura d’ici là assez de ressources pour ce faire. De même, l’exploitation du pétrole guyanais doit être l’objet d’une mobilisation politique originale et d’une imagination intellectuelle, aujourd’hui quasi-nulles.

AFRIK : A ce sujet, le gouvernement vient de suspendre l’exploration des gisements de pétrole off-shore, ce qui a suscité de vives réactions en Guyane. Votre sentiment sur cette décision ?

K.S. : Je suis plus surpris par l’indignation des responsables économiques et politiques locaux, reprochant l’unilatéralisme de cette décision gouvernementale, plutôt que par cette décision elle-même. Celle-ci est dans la ligne politique actuelle, plus attentive aux aspects environnementaux, bien qu’il y ait peut-être quelque maladresse qu’il appartiendra au juge administratif de trancher. En tout état de cause, le gouvernement n’a pas de raison de se concerter avec les entreprises et les élus locaux. Après les consultations populaires de 2010 qui ont confirmé la peur de l’autonomie, l’acceptation du Schéma minier qui met sous cloche la majeure partie des sous-sols, d’un pont franco-brésilien ou des projets spatiaux sans contrepartie et sans obligation de co-développement, et les incohérences absolues couplées à l’absence de convergence des stratégies institutionnelles locales, il n’y a aucune raison objective pour que le gouvernement cherche à se concerter avec les autorités locales puisqu’elles se sont ainsi, depuis longtemps, disqualifiées. Entre dépression, et humiliation des cadres et des jeunes, contraints à l’exil ou aux soirées arrosées, quand ils ne finissent pas à l’hôpital ou à la morgue, entre faveur aux consultants exogènes, absence de lobbying, absence de stratégie, absence d’anticipation, et culte du bricolage, de l’approximation et de l’arrogance masticatoire, il n’est juste pas possible que ces responsables soient audibles. C’est un fait. Alors je pense que l’indignation n’intéresse et ne rapporte rien aux jeunes de Guyane. Cela confirme juste que demain, c’est nous.

AFRIK : Vous inventez des concepts ou des appellations pour décrire la réalité. On devine même une certaine forme de distance vis-à-vis de la Négritude ou de la Créolité. Est-on vraiment à ce point dans un nouveau monde ?

K.S. : Je ne prends pas de distance avec la Négritude ou la Créolité. Je pose le fait qu’il faut avancer, passer à une nouvelle étape. Il faut digérer. On évoque si peu la part et la valeur des héritages amérindiens, du prodigieux syncrétisme noir-marron, et les bouillonnements artistiques et culturels contemporains. Pourquoi le reggae et le dance hall tiennent-ils cette place chez les jeunes de Guyane ou des Antilles ? Pourquoi ne devrions-nous pas reconnaître que le choix de l’assimilation, défendue par Monnerville ou Césaire, grandes références sans cesse citées en exemple, était une erreur ? Pourquoi devrions-nous cliver la discussion sur l’histoire et l’avenir de la Guyane ou des outremers autour de la relation avec l’Etat ? Cet Etat français est aujourd’hui au bord de la faillite. Nos voisins ne sont plus des pays pauvres, et le monde ne sera certainement pas euro-centré. Pour comprendre et vivre dans la réalité, il faut l’élucider et la renommer.

AFRIK : Le sous-titre de votre essai est Moisson guyanaise. Qu’entendez-vous par là ? Est-ce à dire qu’il y aurait d’autre moisson, française ou antillaise par exemple ?

K.S. : L’idée de moisson repose sur l’idée de semence. On récolte ce que l’on a semé, et on doit semer pour récolter. Le temps des moissons évoque les bonnes et les mauvaises herbes. Je pense que nous sommes arrivés dans le temps des moissons. Nos sociétés modernes sont en train de récolter ce qui a été semé depuis la révolution industrielle et les deux dernières guerres mondiales ; il y a de la bonne et de la mauvaise herbe. La nouvelle génération qui se bat pour être éduquée, plutôt que pour obtenir le dernier smartphone, est comme une moisson. Le fruit des choix de certains principes, pour lesquels beaucoup se sont sacrifiés. Ils revendiquent cela, que ce soit au Canada, au Chili, au Mexique ou en Italie. Et, je pense que le monde entier est proche d’un basculement. La seule question concerne l’ampleur de l’embrasement qui en résultera.

AFRIK : En toile de fond de votre démonstration, résonne la crise financière et monétaire actuelle. Voulez-vous dire qu’un nouveau projet pour la Guyane ou les Outremers constitue une part de la solution ?

K.S. : Disons qu’une solution vraiment audacieuse à la crise européenne et aux turbulences mondiales actuelles comporterait naturellement une autre approche du développement des outremers, et surtout de la Guyane car elle bénéficie d’atouts en termes absolus comme relatifs. Inversement, il y a de la place et du potentiel, pour une approche hétérodoxe en Guyane. A condition qu’on laisse la génération qui en est naturellement porteuse la proposer et la mettre en œuvre. La diversité de ses héritages, ses origines, ses expériences, la rende particulièrement légitime pour ce faire. Quand je dis « on », je parle des autorités politico-administratives, socioéconomiques et académiques locales et parisiennes. Elles doivent remettre aux jeunes de Guyane, la maitrise de leur avenir, en choisissant de leur faire confiance, de les respecter, et de les accompagner dans leur présent aujourd’hui. C’est un risque qui requiert de l’humilité, de l’abnégation, et une grande honnêteté intellectuelle. Cela peut sembler un énorme risque. Mais c’est le seul risque à prendre qui évitera une explosion dont nul ne sait vers quoi elle nous entrainera. Les créanciers et les investisseurs ont besoin de sentir que la France comme la Guyane, comme l’Europe, sont des régions capables de durer, de produire des sociétés capables de naviguer dans la mondialisation. Pas la mondialisation du modèle européen. Mais la mondialisation de tous les regards, de toutes les expériences humaines et socioculturelles, capables de nourrir durablement les enfants d’aujourd’hui et de demain.


  


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