22 septembre 2017 / Mis à jour à 07:57 - Paris  Newsletter  /    Alertes e-mail  /    English edition  /    Flux
Cameroun - Politique - Autre Afrik
Cameroun : Biométrisation du fichier électoral
Paul Biya donne un os à ronger à son opposition. Malgré une vie politique nationale, moins bien pourvue que la France en scandales strauss-khaniens, en tours de passe-passe sarkozystes, en vrais imprévus socialistes, le Cameroun n’en présente pas moins un intérêt pittoresque. Adamou Ndam Njoya (et son épouse, future présidente de l’UDC), Joshua Osih (futur président du SDF), Hilaire Kamga (acteur très remarqué et analyste pertinent des questions électorales), des leaders d’opinion triés sur le volet, tous étaient là pour inaugurer les chrysanthèmes d’une nouvelle consultation sur des sujets que l’on mystifie pour mieux les vendre comme des avancées sociales. Le Cameroun a donc désormais son grand ballet national, qui a défilé dans la cour du Premier Ministre, Philémon Yang.

(De notre correspondant)

L’art rustique de mettre la charrue avant les bœufs

Les cartes d’électeur seront au Cameroun plus sécurisées que les passeports et les cartes nationales d’identité : pourquoi pas !

Une telle initiative, si elle avait été faite dans un souci d’efficacité démocratique, aurait dû intervenir à la suite de rapports parlementaires, d’études et d’expertises rendues publiques… Les « consultants » sont-ils allés apprendre au Premier ministre, Philémon Yang, comment refondre des listes électorales ou le renseigner sur la faisabilité technique de la biométrisation ?

Les « consultations », aux contenus desquels l’opinion publique n’est pas très au fait, en auraient eu un sens plus noble. En supposant complaisamment que ces effets d’annonce et ces pauses devant les objectifs de la CRTV (chaîne publique) aient des impacts mélioratifs sur le processus électoral, l’on est curieux de savoir comment et quand ils pourront être évalués. Au reste, les empreintes digitales n’étaient-elles pas des identificateurs biométriques ?

On a vraiment du mal à croire qu’il y a, dans ces séances de blablatage, ce bal(let) des personnalités, ces enquêtes d’opinion (avertie) sur un sujet aussi facilement consensuel, une coïncidence entre les intérêts particuliers de la classe politique et l’utilité nationale qui doit présider à une telle mobilisation de ressources humaines et médiatiques.

Un acte de consolidation du système de domination RDPC

L’opposition est-elle condamnée à n’être qu’une lymphe blanche et mousseuse ? La biométrie rendra incontestable toute fraude éventuelle plus qu’elle n’éliminera effectivement les fraudes. Il s’agit d’une prélégitimation des victoires à venir davantage qu’une alternative critique à la sincérité des scrutins dans les configurations qui sont actuellement les leurs. Comme à leur habitude, les observateurs les plus écoutés se sont mis à supputer sur un improbable ajournement des législatives, le quotidien Mutations a même pu estimer que les sénatoriales pourraient avoir lieu avant les élections couplées (législatives et municipales), ce qui serait d’un mauvais goût politique auquel le président Biya a très peu habitué ses concitoyens.

Si cette dernière hypothèse est techniquement possible, elle serait pratiquement contre-productive pour le régime en place au moins en raison de la corrélation fonctionnelle entre les deux chambres qui fait qu’il est malaisé d’imaginer que le Sénat soit formé avant l’Assemblée nationale. Si d’ailleurs les législatives sont postposées, cela tiendra davantage à des prévisions économiques serrées d’un gouvernement qui s’apprête à biométriser son processus électoral sans les milliards des bailleurs de fonds, comme cela a été le cas sous d’autres cieux africains (Comores, etc.). Enfin, comment peut-on imaginer ELECAM gérant d’une main un processus aussi lourd et complexe et organisant de l’autre des élections sénatoriales qui même si elles n’impliquent pas l’ensemble du corps électoral n’engagent pas moins une logistique importante.

L’ambassadeur français, Bruno Gain, est allé jusqu’à supposer une remise à plat du dispositif constitutionnel, alors qu’il est peu probable (ni nécessairement souhaitable) que la loi fondamentale soit encore tripotée. Une loi électorale (dût-on l’appeler code électoral pour faire plaisir à l’opposition) est à même d’aplanir les principales divergences (financement des partis politiques, indépendance d’ELECAM par rapport aux pouvoirs exécutif et judiciaire, etc.) et aspects de distorsion avec l’opinion publique (la fameuse déclaration constitutionnelle des biens, etc.).

L’opposition demandait une refonte des listes : n’eût-il pas été préférable d’explorer la voie d’un véritable recensement électoral, dans la même veine que les travaux démographiques ? Cette option aurait l’avantage de rendre plus dynamique le système d’enregistrement des électeurs, qu’Elecam serait allé chercher, avec des kits d’enrôlement, dans les « elobis » de Mokolo, les bureaux de Bonanjo ou les villages dont personne ne se souvient...

On prend les mêmes (les mêmes causes, les mêmes « cons ») et l’on recommence ; les outils nouveaux ne vont pas suffire à insuffler à eux-seuls un esprit nouveau dans les mœurs corrompues d’une certaine administration. En vérité, Paul Biya confirme une fois de plus, avec ce goût nouveau pour l’harmonie des volontés, son extraordinaire habileté politique (« Qui le peut ? ») : il intègre la biométrie dans la pratique politique camerounaise à seule fin de sauvegarder la problématique de la légitimité, dans un contexte tendu et potentiellement conflictuel. En reconnaissant les autres acteurs politiques, qui n’étaient pas peu fiers de parader en déclamant leurs espérances dans ce Cameroun nouveau, il assoit davantage sa propre légitimité. Le pouvoir il l’a à outrance, bien que ses rivaux en aient aussi ; sa reconnaissance, elle, passe par la reconnaissance de ces mêmes rivaux qui ont toujours combattu le dos au sol.

C’est scientifique ? Alors le corps électoral sera scientifiquement entubé

Bientôt, on fera le procès de la technologie, parce qu’on n’aura fait que déplacer le problème de la corruption des mœurs. Il y a dans la plupart des logiciels biométriques des marges d’erreur importantes : faux rejets (false rejection) comme des fausses acceptations (false acceptations). Va-t-on accompagner la numérisation de nos données biologiques d’une électrification des contrées lointaines ou de l’informatisation de l’ensemble du processus ?

S’il est plutôt difficile grâce à la biométrie d’usurper des identités, il reste très facile de manipuler les données numérisées à des fins de fraudes magnifiques. N’a-t-on pas vu les partisans de Vladimir Poutine bourrer, toutes caméras dehors, non pas des urnes transparentes (mais muettes), mais des urnes électroniques que n’importe quel titulaire d’un BTS en Informatique sorti de « Siantou » aurait pu configurer de manière à éviter des chargements douteux en les invalidant automatiquement.

La biométrie en elle-même ne vaut rien si l’administration des élections au Cameroun ne fait pas l’objet d’un vrai consensus ; elle résout certains problèmes mais en masque d’autant mieux d’autres quand elle n’en invente pas de nouveaux. Ceux qui, dans l’opposition, ont pu dire qu’ils ont gagné une bataille contre le pouvoir RDPC pêchent par présomption et naïveté (ces mots deviennent synonymes dans la qualification de leur erreur) : c’est toujours Paul Biya qui donne le la, il est dans son plus beau rôle, le sien propre, et campe le symbole, les représentations idéologiques, sa survie politique. Ça n’est pas lui qui a cédé, mais bien la classe politique, la société civile et les chancelleries occidentales qui ont cédé avec perte et fracas.



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