Tunisie : « On est moderne, tolérant et on a voté Ennahda. Où est le problème ? »


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Le 23 octobre dernier, les Tunisiens ont voté, à 40%, pour le parti Ennahda. Un parti qui se revendique des valeurs de l’islam, au départ qualifié de conservateur mais que les années d’exil auraient fait évoluer vers une tendance plus modérée. Un choix qui suscite peurs et inquiétudes à l’intérieur comme à l’extérieur. Au-delà des polémiques, il est apparu plus pertinent à Afrik.com de donner la parole à ces hommes et à ces femmes qui ont donné leurs voix à Ennahda. Quelles sont leurs raisons ? Qu’attendent-ils de ce parti ? De quelle Tunisie rêvent-ils ? Reportage à Tunis.

Mercredi soir, Sidi Bou Saïd. Quartier réputé de la banlieue de Tunis pour ses maisons blanches et bleues. Le café du Jasmin. « C’était l’Eden café avant. Un café réquisitionné par les Trabelsi. » Depuis la révolution, il a changé de main et de nom par la même occasion. Une bande d’amis, la trentaine en moyenne, se retrouvent comme à leur habitude autour d’un verre de thé et d’un narguilé après le boulot. La conversation est essentiellement tournée vers les élections. Les résultats définitifs viennent d’être annoncés, confirmant le succès d’Ennahda. Un succès légitime pour Anis, 30 ans, commercial. « J’ai voté Ennahda pour leur programme social… Même si, au moment de déposer le bulletin dans l’urne je n’étais pas convaincu à 100%, concède-t-il. Ils vont nous permettre de revenir à nos fondements, l’islam. La Tunisie s’était trop éloignée de ses valeurs arabo-musulmanes à cause de Ben Ali. Ils vont moraliser la société tunisienne. »

C’est bien pour son caractère islamique que Ennahda a été choisi par une majorité de Tunisiens. Ce qui n’a pas été sans alimenter craintes et polémiques au-delà des frontières nationales.« C’est le choix des Tunisiens, rappelle Zineb, sa jeune épouse, employée dans une compagnie étrangère. Et c’est cela la démocratie : le peuple a choisi ses représentants et tout le monde doit l’accepter. » Allusion aux manifestations d’organisations laïques au lendemain du verdict des urnes. « Ces femmes (les Femmes démocrates) ne respectent pas le choix du peuple. Elles ne respectent rien. Elles sont allées trop loin. » Comme d’autres selon la jeune femme. « Un parti a même voulu autoriser le mariage des homosexuels ! Mais où va-t-on ? Même en France, ce type de mariage n’est pas autorisé. Nous sommes un pays arabo-musulman. C’est notre identité, notre force. Nous ne devons pas l’oublier. » Et de revenir sur le régime de Ben Ali responsable à leurs yeux de la perte de l’identité de la nation tunisienne. « Cela vous plaît de voir comment la Tunisie a évolué ? Les femmes n’avaient pas le droit d’être voilées, les hommes de fréquenter les mosquées, on ne pouvait pas vivre notre islam librement », poursuit Zineb, non voilée par ailleurs.

« Il y a des choses auxquelles on ne doit pas toucher, insiste Anis, l’article 1 de la Constitution qui dit que nous sommes dans un pays dont la religion est l’islam. L’héritage aussi. C’est l’un des sujets qui est le plus réglementé en islam, il est présent dans plusieurs sourates. Comment on peut venir et vouloir changer cela. » « On », des partis de gauche qui ont souhaité introduire dans le droit tunisien l’égalité des sexes en matière d’héritage alors que selon la loi coranique la part d’héritage revenant à la femme est deux fois moindre que celle de l’homme. « On n’a pas le droit de revenir sur cela, poursuit Zineb. C’est légitime. » Ceci étant, le jeune couple se veut rassurant quant à l’avenir de la Tunisie. « Ennahda ne va pas instaurer la Charia, temporise Zineb. Il faut comprendre quelque chose : nous les Tunisiens, nous sommes de bons vivants. On aime travailler, sortir nous amuser et aussi on aime notre religion, l’islam. Cela ne va pas changer. On ne va pas virer à 180° pour aller vers un régime islamiste autoritaire. On est modernes, tolérants et on a voté Ennahda. Où est le problème ? »

Et d’ajouter : « La révolution nous a plu, c’est vrai, nous avons obtenu notre liberté, mais au bout d’un moment on en a eu marre, on voulait reprendre une vie normale, travailler, sortir, voir nos amis. En finir avec l’insécurité, les manifestations, les troubles… » Une normalisation et une sécurité que le parti d’Ennahda serait seul à pouvoir garantir. « C’est un parti organisé, avec des personnalités compétentes. Ils vont remettre de l’ordre dans la société tunisienne et s’ils ne le font pas, il nous restera la rue. Car le peuple tunisien, même s’il a voté Ennahda, reste vigilant. S’ils ne répondent pas à nos attentes, le 14 janvier 2012 (l’anniversaire du départ de Ben Ali) il y aura un raz-de-marée humain dans les rues de Tunisie », promet-il. Des propos que l’on entend très souvent ces derniers jours dans les rues de Tunis. « S’ils ne nous conviennent pas, nous leur diron dégage, comme on a dit dégage à Ben Ali. »

Moncef est plus optimiste. Ce fonctionnaire de 42 ans a toujours été un militant d’Ennahda. « J’étais déjà un militant de ce parti alors qu’il portait un autre nom, Al Ittijah Al Islami quand j’étais étudiant, rappelle-t-il. Encore aujourd’hui. En Tunisie, déjà avant Ben Ali, avec Bourguiba, il y avait deux tendances, les nationalistes laïques et les islamistes. Le pays a fait les mauvais choix. On s’est éloigné de nos fondements. Même dans notre politique, nous sommes dans l’erreur. » Aussi pour lui, voter pour ce parti était une évidence. « Il n’y avait pas d’autre choix possible. Ils ont compris que les solutions aux problèmes de la société sont à trouver dans l’islam. » L’absence des dirigeants du parti, en exil ou en prison, pendant près de tente ans, ne semble pas l’avoir coupé de ses sympathisants comme le prouve Moncef. « Ennahda n’a jamais disparu. Ils n’avaient pas besoin d’être présents physiquement, leur discours était toujours là. La preuve en est, même si la plupart de ses cadres étaient en exil, ou en prison, leur esprit est toujours présent. Nous avons continué à entretenir des liens avec des militants en exil ou à leur sortie de prison. Ce que j’ai beaucoup apprécié chez eux c’est qu’à leur retour, ils n’ont pas cherché à appliquer la loi de la vengeance contre ceux qui les ont maltraité. »

L’union nationale, c’est ce que prône Ennahda. Pas évident sachant que parmi les partis qui ont obtenus de nombreux sièges il y a des anti-ennahdistes farouches. Des formations de gauches qui se revendiquent laïcs, influencées par les occidentaux selon Moncef. « Certains partis de gauche voient la religion comme quelque chose de folklorique, de dépassé, cela me dérange. Ils ont voulu offrir 500 dinars aux mères isolées, c’est une forme d’encouragement pour ces femmes qui enfantent hors mariage. C’est contre l’institution du mariage. Et c’est en plus le contribuable qui doit payer ces femmes alors que d’autres, des veuves ou autres, plus dans le besoin, n’ont rien. Ils veulent introduire chez nous des choses qui sont courantes en Occident mais pas dans un pays musulman. Leur discours est complètement influencé par l’Occident. J’ai assisté à un séminaire où il y avait une de ces Femmes démocrates. Elle a demandé la parole. Vous savez ce qu’elle a demandé : que l’on autorise les relations sexuelles hors mariage. Ce n’est pas dans nos principes. On a un fort taux de chômage, chez les jeunes notamment, une économie en sommeil, il faut mettre le pays en marche. Pour cela, il nous faut renouer avec les principes de solidarité prônés par le prophète. Alors que ce type de personne provoque des polémiques sur des sujets secondaires qui n’ont même pas besoin d’être débattus. » C’est un fait. Toute la campagne électorale s’est focalisée sur des questions religieuses, mettant de côté les priorités à savoir la reprise économique, la création d’emploi pour les jeunes chômeurs, le retour des investisseurs, etc. Des priorités auxquelles le parti Ennahda apportera des solutions assure Moncef. « J’ai confiance en eux. » Quant aux accusations de conservatisme, de dérive de la Tunisie vers un régime islamique autoritaire sous la conduite d’Ennada, le militant les balaie d’une main. « La Tunisie ne connaîtra plus d’autres dictatures. Il n’est plus possible de revenir à l’ancien régime. Ennahda défend l’idée d’un régime présidentiel semi-parlementaire. J’aime beaucoup cette idée. Nous n’aurons plus un président fort qui concentre tous les pouvoirs mais un président avec un parlement fort devant lequel le chef de l’Etat et le gouvernement devront rendre des comptes. » Et d’ajouter : « Beaucoup se trompent sur Ennahda. On imagine des barbus, les mains encore mouillés après avoir fait leurs ablutions qui ne font que dire Allah Akbar (Dieu est grand) toute la journée. Alors que parmi eux il y a des juristes, des économistes, des universitaires, des gens très compétents. Également des savants dont le futur premier ministre. Des gens instruits, cultivés, et des patriotes qui vont travailler pour le bien de la Tunisie. »

Comme d’autres électeurs d’Ennahda, Moncef est très exigeant quant aux réalisations de ce parti qu’ils ont élus. « J’attends d’eux qu’ils mettent la main sur tous les corps de l’état, sans coup d’état, mais dans les ministères clés, notamment celui de la défense, précisément pour éviter un futur coup d’état, qu’ils mettent de l’ordre dans la magistrature. En parallèle, sur le plan social, il faut qu’ils s’intéressent à l’être humain tunisien. Tout tunisien à droit à un certain confort. Sur le volet économique, il faut un état interventionniste. Avec un peu de libéralisme. L’Etat doit être présent dans tous les secteurs tout en laissant un espace pour les partenaires privés qui veulent travailler pour le bien de leur pays. Ennahda a d’ailleurs un programme très intéressant pour les Tunisiens de l’étranger, pour les encourager à investir dans leur pays. Tous les investissements étrangers sont bons à prendre sauf pour ceux qui ouvrent la voix à Israël. Nous devons revoir nos accords politiques et commerciaux avec Israël. Le monde arabe est en guerre avec Israël nous ne pouvons plus être les seuls qui continuent de collaborer avec eux. Surtout, Ennahda doit mettre fin à la corruption. Cela seule Ennahda peut le faire. Parce que ce sont des hommes intègres qui ont peur de dieu. » Des propos qui font sourire son beau-frère Tarek, ingénieur du son de 46 ans. Lequel s’il n’a pas voté aux dernières élections, n’en demeure pas moins un observateur avisé de la société tunisienne. « La majorité des Tunisiens qui ont voté pour Ennahda l’ont fait sur ce point, la lutte contre la corruption et sur l’aspect morale, moraliser la société tunisienne qui se serait parjurée mais non pour un projet politique ou économique. Sans idéologie. Ce qu’on a regardé avant tout c’est l’intégrité des militants d’Ennahda, qui n’ont jamais magouillé avec l’ancien régime. » Et qui vont gouverner pour la première fois. Seule opposition réelle à la dictature de Ben Ali, ils se retrouvent aujourd’hui dans le camp de ceux qui gouvernent face à une opposition qui guettent leur moindre faux pas.

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