23 octobre 2017 / Mis à jour à 03:11 - Paris  Newsletter  /    Alertes e-mail  /    English edition  /    Flux
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Le Courrier de l’Atlas répond à Afrik.com
Yann Barte s’explique. Dans un article daté du 5 octobre, intitulé "Les dérives du Courrier de l’Atlas", Afrik.com évoquait la polémique suscitée par un dossier publié dans le magazine Le Courrier de l’Atlas. Dans ces pages, le principal auteur, Yann Barte, s’était violemment attaqué au mouvement antiraciste français. Il s’explique dans Afrik.com. Interview.

Afrik.com : Dans le dossier paru dans le numéro d’octobre du Courrier de l’Atlas, pour lequel vous avez écrit la plupart des articles, vous établissez un bilan plus que négatif du mouvement antiraciste français. Sur quoi vous êtes-vous basé pour établir ce constat ? Des études universitaires, analyses sociologiques, enquêtes de terrain ?
Yann Barte
 : Un peu tout cela à la fois même si je dois inverser votre hiérarchie des sources. En effet, le journalisme de terrain privilégie l’enquête de terrain sans jamais renoncer à l’éclairage des études universitaires et scientifiques. En l’occurrence, j’ai pu profiter des travaux critiques de militants antiracistes qui diagnostiquent les dérives de leurs propres mouvements. Il est toujours douloureux lorsqu’on a participé à la création d’un groupe de le voir renoncer à ses principes fondateurs, notamment universalistes. Sans être exhaustif, je citerai Maurice Winnykamen, militant historique du Mrap, dans « Misère de l’antiracisme » et les écrits d’autres chercheurs qui, de Gwénaële Calvès à Jean-Luc Richard, ont dénoncé, à leur manière et chacun dans son domaine, « le retour de la race ». J’ai aussi utilisé des enquêtes antérieures que j’ai menées sur tous ces sujets et mon observation personnelle (depuis 15 ans) de l’évolution toujours plus « différentialiste » de la sphère associative antiraciste. Pour rappel, ce dossier n’avait pas d’autre objectif que de dresser un constat général. C’est à l’ensemble des associations de s’interroger sur l’efficacité même de leur combat antiraciste et la forme qu’il doit prendre. Aujourd’hui, ce combat tend à se retourner contre son objectif initial. Non parce qu’il adopte de plus en plus une forme plus virulente qui ne peut pas toujours se justifier par l’exaspération et la permanence des discriminations, mais parce qu’il devient « essentialiste », excluant, et que fidèle à ce phénomène de miroir que décrivait Pierre-André Taguieff, il a fini par répéter les travers mêmes du racisme.

Afrik.com : Vous avez délibérément choisi de ne pas interroger les associations que vous mettez en cause. Pourquoi ce choix ?
Yann Barte
 : C’est effectivement un choix journalistique. D’ailleurs, nombre d’associations citées ne font l’objet que de deux ou trois lignes. Dans d’autres articles, j’ai eu l’occasion de les solliciter. Auriez-vous d’autres informations délibérément judicieuses sur l’intimité de mes choix professionnels ?

Afrik.com : Discuter de l’évolution du mouvement antiraciste et de son efficacité, c’est un fait, l’accuser de dérives extrémistes, de favoriser le repli communautaire, pis de mettre en péril le modèle universaliste français, alors que c’est la base sur laquelle toutes ces associations militent, ne pensez-vous avoir été caricatural, trop loin, pour provoquer, créer un buzz ?
Yann Barte
 : Je vous remercie de faire les questions et les réponses... Mais permettez-moi de douter de la base universaliste – comme vous dites - de mouvements tels que les Indigènes de la république qui font sans vergogne la promotion du Hezbollah et mettent sur le même plan Guy Moquet et Hassan Nasrallah. De quel côté est la caricature ? Et si vous pensez sérieusement qu’il s’agit d’un buzz, je ne vous remercie pas d’y avoir participé...

Afrik.com : Le droit à la différence n’est-il pas également un principe républicain ?
Yann Barte
 : L’égalité est un droit naturel. Le droit à la différence, s’il doit mener à une différence de droits, est une négation de cette égalité. Je n’ai évidemment rien contre le droit à la différence. Par contre, sa mauvaise gestion peut poser de réels problèmes. Autant je peux être heureux de vivre dans une société multiculturelle (c’est de toute façon une réalité), autant je peux rejeter cette forme de gestion particulière qu’est le multiculturalisme. De même, je peux être favorable à ce concept un peu flou de droit à la différence et refuser le principe de la discrimination positive.

Afrik.com : Vous consacrez une double page à Rokhaya Diallo, vous n’êtes pas très tendre à son égard. Vous allez jusqu’à citer des extraits de son livre, mis bout à bout, en dehors de leur contexte, pour laisser entendre qu’au pire elle serait, antisémite, au mieux elle dédramatiserait l’horreur de la Shoah. Pourquoi ne pas l’avoir interviewé pour la mettre face à ses contradictions, puisque contradiction il y a selon vous ?
Yann Barte
 : Quelle est la question ? En vous faisant l’avocate de Madame Diallo, j’ai bien peur que vous n’aggraviez son cas. J’ignore ce que vous pensez réellement d’elle. Mais en ce qui me concerne, je pense qu’on ne peut l’accuser d’aucun racisme. Même si dans son livre, elle semble exprimer une approche différenciée face au racisme. Je vous laisse la responsabilité de dire qu’il est moins grave de dédramatiser la Shoah que de tenir des propos antisémites. De mon côté, j’ai tendance à lier les deux, plus qu’à hiérarchiser. _ Mais en aucun cas, je n’ai accusé Madame Diallo de l’une ou l’autre chose. Je vous renvoie au texte et vous invite même à le mettre en lien. J’ai expliqué plus haut ce choix. Madame Diallo s’exprime partout et sur tout. Elle a aussi consigné par écrit ses idées sur l’antiracisme dans son livre, j’estime que c’est suffisant pour me faire une idée. Après tout, on peut très bien décrypter le programme d’Europe Ecologie les verts ou du FN sans interroger nécessairement Eva Joly ou Marine Le Pen. Mais si je veux bien voir chez elle et son association quelques contradictions (à sa décharge, je dirais que l’association, jeune, se cherche encore), son positionnement différentialiste, lui, s’affirme dans le discours sans l’ombre d’une contradiction.

Afrik.com : Quand celle-ci, réagissant à votre article, indique ne jamais avoir été attaquée par un média, si ce n’est la presse d’extrême droite et qu’elle s’étonne que cela vienne d’un magazine communautaire, vous répondez quoi ?
Yann Barte
 : Je réponds trois choses. D’abord que c’est faux. Sinon Madame Diallo ne consacrerait pas sur son blog un article entier à Alain Léauthier, journaliste à Marianne. Et je ne parle pas non plus de ces sites de la gauche antiraciste qui épinglent le mouvement, et d’où j’ai repris l’expression « version bisounours des Indigènes de la République » à propos des Indivisibles. Ensuite, je vois en effet un intérêt certain pour elle à dénoncer, dans une posture victimaire outrancière et de mauvaise foi, toute critique à son égard comme émanant de l’extrême droite ou d’une droite « zemmourifiée ». Enfin, concernant l’étonnement dont vous parlez, il y a quelque chose de très choquant à penser qu’un mensuel aux thématique Maghreb comme le nôtre soit interdit d’exercer son esprit critique au nom d’une solidarité mécanique ou ethnique... Mais c’est un étonnement tout à fait cohérent avec sa façon de penser.

Afrik.com : N’y a-t-il pas justement là un paradoxe : vous reprochez à d’autres leur communautarisme alors que vous-même, magazine focalisé sur les MRE , l’êtes par définition ?
Yann Barte
 : Alors vous avez un sacré problème de définition. Une confusion d’autant plus inquiétante que vous travaillez également pour un site communautaire. Là encore, je vous laisse la responsabilité de dire qu’Afrik.com est un site communautariste. En ce qui me concerne, je fais encore la différence entre les deux mots. Non, tous les médias et associations communautaires ne versent pas nécessairement dans le communautarisme...

Afrik.com : Le thème de ce dossier, vous l’avez proposé ou c’est votre rédaction qui vous a demandé de le traiter ?
Yann Barte
 : Quelle différence ? J’assume la responsabilité totale de mes écrits.

Afrik.com : Quelles sont les financements du Courrier de l’Atlas ?
Yann Barte
 : Quel rapport avec le sujet ?

Afrik.com : D’aucuns voient dans ce dossier mais également dans des précédents traitant l’actualité marocaine, plus largement les révoltes arabes, l’influence du gouvernement marocain. Quelles sont les liens entre le Courrier et l’Etat marocain ?
Yann Barte
 : Je ne vois pas à quel dossier vous faîtes allusion concernant les révoltes arabes. Mais concernant mes reportages - notamment en Tunisie -, je n’ai demandé l’avis de personne pour les écrire. Pour cette partie de mon interrogatoire ou l’audit politique et financier du journal, je vous conseille de trouver un interlocuteur plus avisé.

Afrik.com : Quel est l’intérêt de publier un tel dossier à quelques mois de la présidentielle alors que ces mêmes associations que vous accusez, craignent qu’au cours de la campagne on assiste à de nouveaux « dérapages » racistes ?
Yann Barte
 : Là encore : quel rapport entre cette crainte des associations et notre dossier proprement dit ? Et qu’aurions-nous dû faire : un dossier sur les huiles essentielles sous prétexte que la Marianne est en campagne permanente ?

Afrik.com : Comment les lecteurs du Courrier ont réagi à ce dossier ?
Yann Barte
 : Si vous parlez de nos lecteurs, leurs réactions ont été très positives. Beaucoup ont loué la justesse et le courage du dossier. Les réactions extérieures quant à elles, notamment sur les réseaux sociaux et dans la presse communautaire, ont été plus contrastées et souvent virulentes. Sans que jamais je n’y puisse lire le moindre contre-argument. A l’instar de vos questions qui n’ont pas concerné le fond de notre dossier. Et croyez-moi, je le déplore sincèrement.

Lire l’article : Les dérives du Courrier de l’Atlas
Lire aussi l’édito du Courrier de l’Atlas : A propos des dérives de l’antiracisme



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