24 avril 2014 / Mis à jour à 03:30 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
Pan Afrique - Cinéma
L’Afrique en morceaux : une leçon d’histoire immédiate
L’Afrique en morceaux. En compétition au FESPACO 2001 un documentaire exceptionnel, oeuvre de la réalisatrice égyptienne Jihan El Tahri, produit pa Canal Horizons, et consacré aux rebondissements politico-militaires qu’a connus et que connaît encore l’Afrique des Grands Lacs, sous le titre : " L’Afrique en morceaux ".

Le film constitue une remarquable mise en équations de la situation diplomatique complexe où est plongé le coeur de l’Afrique, entre jeux dangereux des grandes puissances occidentales soucieuses d’étendre ou préserver leurs zones d’influence, et stratégies de pouvoir des Chefs d’Etat ougandais, rwandais, angolais, zimbabwéen, congolais enfin.

L’écheveau des événements est clairement dévidé, qui mène du terrible génocide rwandais à la chute de Mobutu, puis de l’accession de Laurent-Désiré Kabila à son assassinat -qui au terme de ces cent minutes d’explications limpides apparaît comme la fin prévisible d’un pantin mal inspiré, successivement agité par ses voisins, et qui se trouvait dans la délicate situation de s’entendre dire par eux, alternativement : Qui t’a fait roi ? ou Qui a sauvé ta couronne ?

L’intérêt de l’oeuvre est de faire revenir les acteurs des événements sur les moments décisifs de la tragédie, avec leurs mots, qui les révèlent, et serrent au plus près les motivations qu’ils se prêtent et les souvenirs qu’ils gardent des événements qu’ils ont vécus. Au premier rang, les chefs d’Etat inspirateurs, Yoweri Kaguta Museveni, Président de l’Ouganda, et Paul Kagamé, alors Vice-Président du Rwanda, qui reçut une formation militaire aux Etats-Unis et fut aussi numéro 2 des services de renseignements ougandais. Au cours de la dernière décennie, les deux hommes travaillèrent main dans la main à l’affirmation de leurs Etats contre l’immense Zaïre, ou même en son sein.

Thèse du documentaire : ce sont eux les véritables " inventeurs " de Kabila, ce sont leurs armées, et non ses propres combattants, qui l’ont porté au pouvoir en renversant le régime du Maréchal-Président Mobutu, malhabilement soutenu par une France empêtrée par sa responsabilité (largement éludée par le film) dans le génocide rwandais.

Un autre acteur crève l’écran : James Kabarebe, chef d’Etat-major de l’armée de Kabila, officier rwandais intelligent et lucide, jeune soldat digne de l’épopée napoléonienne, 29 ans au moment de la campagne, racontant ses faits d’armes avec l’audace tranquille des vainqueurs : " Je suis arrivé à Kinshasa par le fleuve. Je ne savais pas de quel côté était Brazzaville et de quel côté était le Zaïre... " Et le même quelques minutes plus tard : " J’ai téléphoné à Kabila qui était à Lumumbashi, je lui ai dit que Kinshasa était tombée, il a sauté de joie, il s’est roulé par terre avec son ordonnance en criant... " L’innocence cruelle de la jeunesse le dispute dans sa bouche au mépris, tangible, qu’il éprouve pour les politiciens congolais qu’il porte au pouvoir... Et pour les Nations-Unies, ballottées, tout au long des événements, entre les intérêts différents qui s’y expriment...

Du jeu trouble des occidentaux, le seul à témoigner, c’est l’ambassadeur américain au Zaïre, Daniel Simpson, dont le cynisme glacé souligne bien l’implication directe dans la progression des événements. C’est lui qui lâche à son collaborateur lui annonçant la mort du Chef d’Etat-major de Mobutu, qui vient d’éviter à Kinshasa le bain de sang en organisant sa reddition après avoir protégé l’exil du Maréchal-Président, " ça n’a pas d’importance, tout est joué ". Au point que l’on peut s’interroger sur le point de savoir si la mort de ce général respecté par ses soldats et par la population n’était pas, justement, programmée, pour laisser les mains entièrement libres au nouveau pouvoir, importé du Rwanda...

Il manque, c’est obligé, certains éléments du puzzle, et certains autres témoignages auraient permis de rendre plus finement l’image d’un enchaînement historique qui fut un peu plus complexe que ce qu’en montre finalement ce film, dont le déroulement logique est imparable. Il n’empêche : si l’histoire est avant tout lecture et interprétation des faits, et parce qu’elle ne peut pas être restitution parfaite du passé, ce documentaire est une leçon d’histoire immédiate. Et un véritable tour de force. Un candidat sérieux dans le cadre du FESPACO 2001.


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