24 novembre 2017 / Mis à jour à 00:45 - Paris  Newsletter  /    Alertes e-mail  /    English edition  /    Flux
Algérie - Egypte - Littérature
Ahmed Bensaada : « on punit les peuples égyptiens et algériens »
Interview de l’instigateur d’un appel lancé contre la décision d’évincer l’Égypte du Salon du livre d’Alger. Les Égyptiens ne sont pas les bienvenus en Algérie. Début août, Smain Ameziane, le commissaire du salon du livre d’Alger (SILA), a décidé que leurs livres seraient interdits d’exposition. Une décision contestée par Ahmed Bensaada, docteur en physique et auteur algérien.

Jeudi 12 novembre 2009, les joueurs de l’équipe algérienne de football avaient été accueillis par des jets de pierres au Caire, dans le cadre d’un match de qualification pour le Mondial 2010. Des mois après, l’incident n’a toujours pas été oublié et continue à envenimer les relations entre l’Algérie et Égypte. Récemment, les éditeurs égyptiens se sont fait refuser l’entrée de la 15ème édition du Salon du livre d’Alger (SILA), prévu en octobre prochain. « C’est par respect au peuple algérien et par respect aux personnes qui ont été massacrées et caillassées dans le car. On ne peut pas oublier. Ma conscience ne me permet pas de provoquer ! », a déclaré Smain Ameziane commissaire du SILA, à l’origine de cette décision. Cette annonce a suscité un vent de protestation chez les intellectuels algériens. Parmi eux, Ahmed Bensaada, docteur en physique et auteur, émigré au Canada, a lancé un appel contre « l’interdiction d’exposition des livres égyptiens lors de la prochaine édition de cet événement ».

Afrik.com : Comment vous est venue l’idée de cet appel ?
Ahmed Bensaada :
L’idée a germé dans mon esprit il y a une dizaine de jours, juste après avoir vu l’article paru dans L’Expression ou l’on pouvait lire la déclaration de Smain Ameziane. Le commissaire du Sila avait décidé d’interdire d’exposition les livres égyptiens de la prochaine édition du salon. Il avait alors deux sortes d’argumentaires : le fait qu’il ne pouvait pas accepter la participation de personnes ayant insulté le drapeau algérien, et le fait qu’il ne pouvait pas assurer la sécurité des écrivains égyptiens. Il faut préciser que la démarche que j’ai initié n’est pas une pétition. C’est un appel aux intellectuels algériens pour dénoncer la décision de Smaïn Ameziane. Au départ, nous n’étions qu’une cinquantaine. Avec le bouche à oreille, où plutôt le clavier à l’écran, et grâce au travail de certains signataires, ça a fait boule de neige et aujourd’hui nous sommes plus d’une centaine. L’appel a été repris lundi par de nombreux médias et depuis c’est un « buzz ».

Afrik.com : Smaïn Ameziane a-t-il changé de politique depuis la création de cet appel ? Si ce n’est pas le cas, comptez-vous organiser un salon parallèle ?
Ahmed Bensaada :
Déjà, il n’avance plus l’argument de l’insulte mais il maintient qu’il ne pourra pas assurer leur sécurité. Dans ce cas, les Égyptiens ne sont toujours pas les bienvenus au SILA. Ce qui est choquant c’est que dans le même temps où Smaïn Ameziane a fait ses premières déclarations, il y a eu une rencontre de football en Ligue des Champions entre une équipe algérienne et une équipe égyptienne. Il y avait un dispositif de sécurité conséquent. Et c’est ça que je ne comprends pas. Pour une rencontre de football on a un dispositif de sécurité énorme mais pour le SILA on ne peut pas assurer la sécurité. C’est illogique. C’est vrai qu’en Algérie, le football est beaucoup plus important que la culture. Pour ce qui est d’organiser un évènement parallèle, notre rôle n’est pas d’organiser un salon du livre, mais de dénoncer une déclaration irréfléchie.

Afrik.com : La ministre de la Culture, Khalida Toumi, aurait appuyé les propos du commissaire du SILA. Y a-t-il un consensus au sein du gouvernement algérien sur cette décision ?
Ahmed Bensaada :
Selon mes informations, la ministre a déclaré que le commissaire était souverain et qu’elle n’interviendrait pas dans cette décision. Nous, de toute manière, notre action n’est pas politique. Nous voulions juste signifier que nous n’étions pas d’accord avec cette décision. Pour nous, au contraire, il aurait fallu se servir de cet événement pour se réconcilier avec les Égyptiens. Et contrairement à ce que disent certains détracteurs de notre mouvement, nous ne sommes pas des « agents égyptiens » ! Nous sommes entièrement algériens et nous aimons notre pays et tout ce qui le touche nous fait mal. Nous avons été les premiers à avoir été choqués par les tragiques événements et les propos qui ont suivi le match de novembre 2009. Mais nous ne comprenons pas comment un tel incident a pu prendre tant d’ampleur et influer sur un événement culturel majeur.

Afrik.com : De l’avis de certains observateurs, cette décision répond parfaitement aux aspirations des Algériens. Le souci de ne pas « provoquer le peuple algérien » constitue-t-il une raison valable ?
Ahmed Bensaada :
Probablement qu’il y a une frange de la population qui ne souhaite pas la présence des Égyptiens au SILA. Mais je pensais qu’en tant que commissaire d’un salon culturel majeur, Smaïn Ameziane aurait profité d’un tel événement pour faire l’inverse de ce qu’il a fait, et réconcilier les deux pays via la culture. Au contraire, il m’a semblé que sa décision était émotionnelle et irréfléchie. De plus, ce n’est pas son rôle d’interdire, bien au contraire. La littérature égyptienne est très importante dans le monde arabe. En prenant une telle décision, on punit les peuples égyptiens et algériens. C’est une arme à double tranchant.

Afrik.com : Comment se fait-il qu’un fait divers footballistique intervienne dans les relations culturelles entre les deux pays ?
Ahmed Bensaada :
A mon avis, le football a pris beaucoup trop d’importance et permet de déchainer les passions des gens. Il entraine un chauvinisme exacerbé dû, sûrement, à notre culture. Un peu comme en Amérique du Sud où le football occupe une place prépondérante. Lors de la main de Thierry Henry contre l’Irlande qui a causé la non-qualification des Irlandais pour la Coupe du Monde, il n’y a pas eu d’émeutes. En Algérie, la situation aurait été différente. J’ose à peine imaginer ce qui se serait passé si un tel événement avait eu lieu entre les Pharaons et les Fennecs. Probablement une guerre.

Afrik.com : Les éditeurs égyptiens ont fait part de leur volonté de participer au SILA et ont envoyé une lettre à Smaïn Ameziane. Le commissaire n’y a pas répondu car pour lui les intellectuels égyptiens qui avaient insulté les Algériens de tous les noms à travers leurs médias ne s’étaient pas excusé. Ne met-il pas tout le monde dans le même panier ?
Ahmed Bensaada :
Il est vrai que des gens du spectacle, des médias et les acteurs égyptiens ont pris position contre notre pays et ont été publiquement odieux. Même les avocats égyptiens ont brulé le drapeau algérien. Ils devraient d’ailleurs être sévèrement condamnés par l’Union des avocats arabes. Nous croyons que tous ceux qui ont insulté notre culture, notre drapeau et nos martyrs devraient être poursuivis. Mais, à ma connaissance, les intellectuels égyptiens, en tant que groupe, n’avaient pas pris position dans cette affaire. Je le répète, nous ne défendons pas les Égyptiens. Nous sommes des défenseurs de la liberté d’expression, du livre et de la culture et pour nous cette décision va a l’encontre de ces principes.

Afrik.com : Quelle sera votre prochaine action ?
Ahmed Bensaada :
Maintenant que nous avons dénoncé cet acte, la balle est dans le camp des responsables du SILA. Prochainement, nous allons essayer de contacter les intellectuels égyptiens pour essayer de les rapprocher et d’établir une union dans un appel commun. Nous leur demanderons de condamner les agissements odieux de certains de leurs citoyens. Pour l’instant, malheureusement, on se croirait plus dans une cour d’école. Il faut dépasser le sentiment d’émotion et de passion qu’ont connus tous les Algériens (et nous y compris) lorsque nous avons vu nos citoyens se faire agresser en Égypte. Le livre, la littérature et la culture n’ont pas à payer pour les comportements désobligeants des hooligans.



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