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Faire « reconstruire » son clitoris : un dilemme culturel
Interview d’une Ivoirienne ayant bénéficié de l’opération de chirurgie réparatrice

Djeneba a réalisé le 12 mars l’un de ses rêves : faire « reconstruire » le clitoris qu’on lui avait excisé à 13 ans. Pour cette jeune Ivoirienne, qui vit en France, l’intervention était la chance d’enfin exprimer et assumer sa féminité. Toujours en convalescence, elle raconte comment elle en est venue à se faire opérer, le dilemme culturel que cela lui a posé et ce qu’elle retire de cette expérience.


 Dossier : Excision



mercredi 30 avril 2008, par Habibou Bangré


Djeneba [1] avait 13 ans lorsqu’elle a été excisée. Un an plus tard, l’adolescente ivoirienne a été mariée à un homme « aussi vieux que [son] père, si ce n’est plus ». Lorsque son époux est décédé, on l’a mariée à un homme qu’elle a rejoint en France. Au départ, tout se passait bien. Et puis le prince charmant est devenu violent. Très violent… En arrivant dans un foyer parisien pour femmes en difficulté, où elle réside toujours aujourd’hui, la trentenaire a entrepris les démarches pour bénéficier d’une opération de chirurgie réparatrice du clitoris et elle s’est faite opérer le 12 mars dernier. Parce que son excision l’a toujours hantée et qu’elle voulait, même si cette décision était lourde de conséquences culturellement, « récupérer » ce qu’on lui « a pris sans lui demander [son] avis ». Djeneba, encore en convalescence, se confie.

Afrik.com : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous faire opérer ?
Djeneba :
Notamment les réflexions de mes maris. Mon premier mari disait que j’étais la femme qu’il espérait parce que j’étais excisée et que lui voulait une femme soumise, qui ne cherche pas à contester l’autorité de son mari. A chaque fois qu’il me rappelait que j’étais excisée, je repensais à la douleur de mon excision. Elle était si forte que je me suis évanouie à plusieurs reprises et qu’il fallait me réveiller à chaque fois. Mon deuxième mari, alors lui, c’était la totale. Il m’a vraiment traumatisée par rapport à mon excision. Il me jetait à la figure que je n’étais pas une femme, qu’il avait l’impression d’avoir un homme à côté de lui, que je ne ressentais rien et que je ne pouvais pas donner du plaisir. Une fois, lors d’une réunion, on parlait d’excision. J’ai dit que c’était vraiment quelque chose d’horrible à ne pas faire aux filles et que je remerciais le ciel que je n’aie pas été excisée. Mon mari a lancé : « Tu l’es ! » Je lui ai dit que non, je ne l’étais pas. Mais il a insisté : « Je dors derrière toi et tu me dis que tu n’es pas excisée ? » Ce jour-là, je voulais me tuer.

Afrik.com : Quand avez-vous décidé de vous faire opérer ?
Djeneba :
Pour moi, ce n’était pas facile de parler de mon excision. Mais lorsque je suis arrivée au foyer, ça a été un déclencheur. Je me suis rapprochée de la chef-éducatrice et elle m’a dit qu’elle avait déjà accompagné plusieurs femmes se faire opérer chez le Dr Foldes. Je lui ai alors demandé de prendre toutes les informations.

Afrik.com : A partir de ce moment-là, vous avez été suivie six mois psychologiquement…
Djeneba :
J’étais suivie par un psychologue, un gynécologue, un sexologue… Le processus est long et difficile mais j’ai été très soutenue par mes éducateurs, qui m’ont donné la force d’aller jusqu’au bout.

Afrik.com : Comment s’est passé le jour de l’opération ?
Djeneba :
Le jour d’aller au bloc, ça a été très dur. Mon éducateur venait souvent me demander à travers la porte de mon appartement si ça allait. Je trainais parce que j’avais peur. Quand je suis finalement sortie, j’étais toute rouge et la pression de la peur était très forte. Finalement, tout s’est bien passé. Mais l’opération fait tellement mal que je replonge dans ce que j’ai subi pendant l’excision. J’ai fait de la fièvre à 40°C et plusieurs fois il a fallu m’amener aux urgences. Souvent, quand je marche trop longtemps, j’ai mal au bas-ventre.

Afrik.com : Se faire opérer, c’est en quelque sorte laisser derrière soi une partie de sa culture. Comment avez-vous géré cette étape ?
Djeneba :
C’est dur d’envisager que l’on vient d’ailleurs, où il y a cette coutume, et que l’on s’en détourne. Cette opération, c’est un peu comme si j’avais enlevé cette coutume, comme si j’avais enlevé un truc qui me couvrait, comme si je voulais vivre comme une femme européenne. Alors ce n’est pas facile de se faire opérer, mais j’ai été forte.

Afrik.com : Vous arrive-t-il de regretter l’opération ?
Djeneba :
Souvent, quand je repense à mon opération, je culpabilise car je me dis que ma famille a fait ça pour moi. Et puis je me reprends et je me dis : « Non, ils n’ont pas fait ça pour moi, mais pour eux ! » Ma mère m’a laissée excisée pour que l’on dise qu’elle est une bonne mère, etc. Mais c’est moi qui souffre ! C’est mon corps !

Afrik.com : Votre famille est-elle au courant ?
Djeneba :
Je ne peux pas en parler encore à mes parents et à mes proches parce que c’est comme si j’avais désobéi à la coutume. Un jour, je compte le dire à ma famille mais je sais ce qui m’attend : les menaces, le rejet… Mais je le ferai quand même, quand je serai prête.

Afrik.com : Pensez-vous que l’envie de « reconstruire » votre clitoris vous serait venue si vous étiez restée en Côte d’Ivoire ?
Djeneba :
Je l’ai dit plusieurs fois au médecin qui m’a opérée : être en France a été pour moi une chance de pouvoir dire que je veux devenir comme les autres femmes. J’ai eu la chance d’avoir des informations que je n’aurais pas eues si j’étais restée en Côte d’Ivoire. Là-bas, il n’était pas question de parler d’une telle opération à qui que ce soit.

Afrik.com : Certaines Africaines vous demandent-elles conseil pour se faire opérer ?
Djeneba :
Beaucoup de filles m’appellent pour se renseigner. Je leur dis qu’elles devraient se faire opérer qu’elles aient vécu leur excision comme un traumatisme ou non car, si on nous a enlevé quelque chose sans nous demander, il faut le remettre. Mais je leur explique que cette opération n’est pas une mince affaire, ce n’est pas une décision à prendre à la légère.

Afrik.com : Que vous a apporté cette opération ?
Djeneba :
Certaines la font pour avoir du plaisir mais pas moi. Je l’ai faite pour ne pas avoir honte de mon corps. Nul n’est parfait, mais moi je ne pouvais pas me regarder en face dans la glace : je me disais que je n’étais pas une femme parce que je ne ressemblais à aucune d’entre elles. L’opération devait m’aider à récupérer quelque chose que l’on m’a pris sans me demander mon avis, remettre quelque chose à sa place et faire taire ma rage : parce que je suis tombée sur des hommes qui m’ont traumatisée et culpabilisée par rapport à mon excision, j’étais devenue agressive sans le vouloir. Je ne me sentais pas bien.

Afrik.com : Que ressentez-vous aujourd’hui lorsque vous vous voyez dans la glace ?
Djeneba :
Quand je me vois, je suis contente ! Je suis une femme ! Je peux sortir la tête haute et, si quelqu’un m’aborde, je ne me replie pas sur moi-même comme avant. C’est comme si avant j’étais dans le corps d’une autre et que j’étais devenue moi-même. Quand je sors, je me maquille, je rigole, je suis satisfaite de moi, je suis rayonnante ! Je me sens vraiment épanouie. Je suis une autre femme que celle qui est arrivée au foyer : je me cachais, je parlais mal aux gens, je refusais de sortir.

Afrik.com : Comment appréhendez-vous votre future vie amoureuse ?
Djeneba :
Je suis une femme à conquérir ! Je me dis que je peux rencontrer un homme sans avoir honte de moi. J’espère que je pourrais lui donner en retour ce qu’il m’aura fait ressentir. Comme toutes les femmes en couple, j’ai envie de finir de faire l’amour avec mon homme et me dire que je suis la plus heureuse des femmes.

Photo : Sébastien Cailleux

[1] Son prénom a été changé


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