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Société - Afrique de l’Ouest - Mauritanie - Esclavage

La Mauritanie s’appuie sur l’islam pour criminaliser l’esclavage
Interview de Boubacar Ould Messaoud, descendant d’esclave, président de SOS-Esclaves Mauritanie

Les députés mauritaniens ont voté ce mercredi une loi criminalisant l’esclavage. Les « maîtres » qui n’abandonneront pas cette tradition risquent désormais jusqu’à 10 ans de prison. Le texte s’appuie notamment sur une condamnation de la pratique par l’islam. Boubacar Ould Messaoud, président de SOS-Esclaves Mauritanie, décrypte pour Afrik la genèse et les enjeux de cette mesure.



jeudi 9 août 2007, par Julien Clémençot


Aboli en 1981, l’esclavage est resté une tradition vivace en Mauritanie. Pour y mettre un terme, les députés ont voté ce mercredi, à l’unanimité, une loi criminalisant cette pratique. Toute personne convaincue d’esclavagisme risque désormais jusqu’à dix ans de prison ferme. Reste maintenant à expliquer cette mesure à la population pour qu’elle soit réellement appliquée. Afin de faciliter le changement des mentalités, les rédacteurs ont basé la condamnation de l’esclavage sur le respect de la charia. Boubacar Ould Messaoud, président de SOS-Esclaves Mauritanie, a activement participé au réaménagement de l’avant projet, qu’il jugeait insuffisant. Ce pionnier de la défense des droits de l’homme, lui-même descendant d’esclave, salue une grande victoire pour le peuple mauritanien et revient sur ce tabou. « Un problème que même les Français ont préféré ignorer du temps des colonies », précise t-il.

Afrik : Qu’est ce qui change aujourd’hui, 25 ans après l’abolition de l’esclavage, avec cette nouvelle loi ?
Boubacar Ould Messaoud : L’esclavage est désormais reconnu comme un crime en Mauritanie. Cela veut aussi dire que la loi pénalise tous les délits commis contre une personne considérée comme esclave. Par exemple : la captation d’héritage, le travail non rémunéré, le mariage forcé ou le droit de cuissage, considérés maintenant comme un viol. Un esclavagiste qui oblige une femme à devenir son épouse, ou au contraire l’empêche de se marier, risque de un à trois ans d’emprisonnement. Cette peine peut être assortie d’une amende allant de 100 000 à 200 000 ouguiya (de 290 à 580 euros). Un agent de l’administration qui ne donne pas suite à un signalement pour esclavage est passible de 2 à 5 ans de prison. La loi assure aussi la gratuité des procédures judiciaires et autorise les associations de défense des droits de l’homme à assister la victime devant les tribunaux. C’est une situation complètement nouvelle. Toutes les dispositions antérieures, contraires au texte, comme par exemple la compensation des maîtres (pour l’abandon de l’esclavage), sont annulées.

Afrik : La compensation des maîtres était une pratique fréquente ?
Boubacar Ould Messaoud :
Cela ne s’est jamais fait, car personne n’a abandonné l’esclavage. La loi de 1981 (abolition de l’esclavage) n’a rien fait, n’a rien apporté.

Afrik : C’est-à-dire ?
Boubacar Ould Messaoud :
La loi a servi d’exutoire pour démobiliser les défenseurs des droits de l’homme. Le texte a fait suite à un procès retentissant contre des militants anti-esclavagistes jugés par un tribunal militaire. Ils étaient accusés de mettre en danger la sécurité nationale. En fait, le procès s’est transformé en réquisitoire contre l’esclavage et ils ont été acquittés. Les pouvoirs publics ont ensuite été obligés de promulguer l’abolition de l’esclavage. Mais tout ça n’a été qu’une duperie.

Afrik : Quel a été l’impact de la loi de 2003, sensée renforcer la répression ?
Boubacar Ould Messaoud :
En 2003, les autorités ont promulgué une loi relative à la traite des personnes (la vente des enfants, l’incorporation des enfants dans l’armée, la prostitution, la vente d’organe…). Mais ils ont refusé d’y inclure l’esclavage. Les deux notions sont pourtant liées dans le protocole de Palerme (adopté en l’an 2000 par les Nations unies). L’esclavage est par conséquent resté une tradition mauritanienne. Dans notre pays, le plus souvent, on naît esclave. Même quand leurs maîtres les libèrent car ils sont devenus pauvres, les esclaves sont toujours considérés comme esclaves. Eux-mêmes se sentent esclaves. Leurs maîtres peuvent récupérer leurs biens, prendre leurs enfants comme domestiques. La démocratie est un costume de prêt-à-porter dans lequel la Mauritanie ne rentre pas très bien. Il n’est pas rare de voir des esclaves qui votent. Quand ils expriment une opinion différente de leur maître, ils sont punis. Aucune loi du pays n’institutionnalise l’esclavage, mais c’est une réalité dans les pratiques sociales.

Afrik : Vous avez publiquement protesté à la lecture de l’avant projet, qu’est ce qui vous a mis colère ?
Boubacar Ould Messaoud :
Dans l’avant projet, le texte était plein de sous-entendus monstrueux. Les rédacteurs avaient utilisé le terme de « prétendu esclave » pour désigner la victime. Les sanctions prévues pour les esclavagistes étaient inférieures aux peines inscrites dans le code pénal pour un même crime commis sur un citoyen normal. Alors que nous considérons, au contraire, que l’esclavage est une cause aggravante. Le texte incluait également des dispositions pour sanctionner les dénonciations jugées calomnieuses qui allaient jusqu’à l’emprisonnement. Cette disposition était vraiment scandaleuse car elle figure déjà dans le code pénal. La conserver ne pouvait qu’effrayer les victimes et par conséquent dissuader toute plainte. C’était véritablement une précaution inutile car jamais une organisation de la société civile n’a été prise en défaut pour calomnie. Par ailleurs, il n’y avait pas de référence à la religion, qui pourtant est au cœur du problème.

Afrik : De quelle manière ?
Boubacar Ould Messaoud :
Beaucoup utilisent la religion pour justifier cette tradition - La Mauritanie est une république islamique -, mais l’islam n’est pas esclavagiste. Il fallait absolument inscrire dans la loi la condamnation de l’esclavage par l’Islam. Le respect de la charia impliquerait de traiter son esclave comme soi-même, mais c’est impossible sinon il perdrait toute utilité. Par conséquent, la pratique n’est pas compatible avec les préceptes religieux. Faire figurer la référence à l’Islam dans la loi était un passage obligé.

Afrik : Que faut-il faire pour que l’esclavage disparaisse ?
Boubacar Ould Messaoud :
La suite du combat, c’est de traiter ce phénomène sur les plans économique, culturel et social. Pour s’intégrer, les esclaves ont besoin d’acquérir leur autonomie. Ils doivent pouvoir accéder au crédit, à des formations, à l’éducation, à la terre. Nous avons besoin d’une discrimination positive à leur égard. Ce système a déjà été utilisé en Mauritanie quand les autorités ont mis en place des quotas dans les administrations, dans les écoles, pour ceux qui parlaient uniquement arabe. Il faut aussi que les autorités religieuses participent à la sensibilisation. Dans toutes les mosquées, on doit parler de l’esclavage pour lui enlever tout crédit. Toutes ces mesures figurent dans les recommandations faites par les députés.

Afrik : Combien personnes sont réduites en esclavage en Mauritanie ?
Boubacar Ould Messaoud :
Il est très difficile d’estimer le nombre d’esclaves en Mauritanie car l’Etat ne permettait pas de faire de statistiques. Une chose est certaine, c’est qu’ils existent. Une question qu’on ne pose jamais, c’est pourquoi l’esclavage perdure chez nous alors que nous avons été une colonie française, patrie des droits de l’homme. Les Français se sont tus. On parlait de captifs, de domesticité. Ils ont accepté de travailler avec les maîtres. Les anciens administrateurs ont toujours témoigné que l’esclavage n’existait plus. Nous signalons que l’esclavage a été réellement aboli pour la première fois avec cette loi.

En photo : Betoul, une jeune fille maintenue en esclavage soutenue par l’association SOS esclaves Mauritanie.
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