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Société - Afrique Centrale - Cameroun - Pan Afrique - Prostitution

"Au Cameroun, la prostitution est un problème de misère psychologique "
Amély-James Koh-Bela, secrétaire générale de l’association Africa Prostitution

La « Campagne contre le trafic des filles à des fins d’exploitation sexuelle » a pris fin le 2 août dernier au Cameroun. Près de trois semaines de sensibilisation, à travers 8 des principales villes du pays, orchestrées par le Cercle international pour la promotion et la création. Une action centrée autour du travail d’Amély-James Koh-Bela, secrétaire générale de l’association Africa Prostitution. Une opération, chargée d’émotion, qui a rencontré un succès sans précédent.


 Dossier : Prostitution



mardi 8 août 2006


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Par Louise Simondet

Sensibiliser pour lutter contre la prostitution. Tel était l’objectif de la « Campagne contre le trafic des filles à des fins d’exploitation sexuelle », qui s’est déroulée du 14 juillet au 2 août dernier au Cameroun dans huit grandes villes du pays. Une opération organisée par le Cercle international pour la promotion et la création (Cipcre) et dont l’invitée principale était Amély-James Koh-Bela, secrétaire générale de l’association Africa Prostitution et auteur du livre Dans l’enfer de la prostitution africaine en Europe qui aura nécessité 14 ans de travail. Avec deux conférences et une dizaine d’interviews en moyenne par jour, le contrat est plus que rempli pour celle que d’aucun appelle aujourd’hui « Première dame des cœurs ».

Afrik.com : Pourquoi avoir décidé de faire cette campagne de sensibilisation au Cameroun ?
Amély-James Koh-Bela :
Une énorme enquête sur ce thème a été réalisée au cours du premier semestre 2005 par le Cipcre. Elle a été menée dans huit villes, mais pour ma part, je n’ai pu en faire que cinq : Bafoussam, Bamenda, Ebolowa, Douala et Yaoundé. Selon le rapport, 40% des jeunes filles camerounaises sont victimes de trafic à des fins d’exploitation sexuelle. Leur âge oscille entre 9 et 18 ans et 80 % d’entre elles s’adonnent à la drogue et à l’alcool pour espérer supporter les souffrances liées à leur activité (violences physiques, viols, menaces des clients, etc.). C’est face à cette réalité que nous avons décidé de réagir et de nous mobiliser. Rendez-vous compte que, depuis 5 ans, le Cameroun a battu tous les records en matière de prostitution. Il a même réussi à détrôner le Nigeria qui avait pourtant gardé la palme d’or pendant de nombreuses années. En France, les Camerounaises représentent 46% des prostituées africaines en France (selon le ministère français de l’Intérieur, la prostitution africaine représente 40% de le prostitution en France, ndlr). Ce sont des chiffres importants que l’on ne peut pas prendre à la légère. C’est pourquoi le Cipcre a décidé de réaliser une campagne de sensibilisation au Cameroun, pour être au cœur du problème et prendre le taureau par les cornes. J’ai été sollicitée et j’ai évidemment répondu positivement à leur appel.

Afrik.com : Comment s’est déroulée la campagne ?
Amély-James Koh-Bela :
Pour être productive, la campagne devait couvrir la majorité du territoire. Cette opération a été baptisée « Campagne de la semaine pascale ». L’objectif principal était de sensibiliser la population camerounaise à ce fléau, mais aussi l’opinion internationale. Il s’agissait de faire découvrir au public tous les acteurs cachés, de mettre à nu les réseaux et dénoncer les pratiques. Nous avons utilisé la discussion et l’écoute pour entrer en contact avec la population. Tous les jours, nous avons donné de grandes conférences publiques ouvertes à tous. Le matin nous recevions les femmes et le soir les jeunes. Il y a avait entre 180 et 300 personnes présentes dans les lieux de culte et entre 600 et 700 à chaque meeting. Tout c’est déroulé à merveille. Et j’ai, pour ma part, donné énormément d’interviews. Dix en moyenne par jour.

Afrik.com : Sur quoi avez-vous mis l’accent lors de ces conférences ?
Amély-James Koh-Bela :
Nous avons particulièrement parlé du danger d’Internet. Nous avons mis en garde les parents, mais aussi les jeunes filles qui cherchent leur mari en ligne. Car la Toile peut se révéler être un piège dangereux pour des personnes naïves. Nous essayons de leur démontrer que ces forums ou ces sites de rencontres peuvent cacher beaucoup de mensonges et surtout un énorme risque. La réalité peut être bien différente. Nous avons aussi abordé la prostitution sous l’angle du trafic abominable des petites filles vierges et celui des enfants à domicile.

Afrik.com : Justement, qu’en est-il de ce trafic perpétré au sein même de la famille ?
Amély-James Koh-Bela :
Au Cameroun, c’est un phénomène de grande ampleur. Les enfants qui font le trottoir y sont majoritairement mis par leurs propres parents. Ce sont eux qui organisent ce trafic. Certaines mères vendent leur enfant. Ce sont elles, les proxénètes. Elles obligent leur progéniture à avoir des relations sexuelles avec des clients et récoltent après l’argent des passes. C’est monstrueux ! Il fallait les mettre devant cette réalité, face à leurs responsabilités. Cette situation s’explique par une crise de conscience et de valeurs. Les parents camerounais ont démissionné. Ils n’ont plus ce rôle de garde-fous pour les enfants. C’est pourquoi nous avons souhaité axer toute notre campagne sur la famille et la société civile. Nous avons reçu de nombreuses associations de femmes. Car ce sont les familles qui peuvent stopper cette hémorragie.

Afrik.com : Quelles sont les raisons qui poussent ces mères à vendre leur enfant ?
Amély-James Koh-Bela :
Nous nous sommes posés la question et avons essayé de comprendre les causes. Mais il n’y a aucune raison à part la cupidité : le Cameroun n’est pas un pays dévasté qui a subi la guerre ou qui est en guerre. La pauvreté pourrait expliquer cet état de fait, mais on s’est rendu compte grâce que l’argent récupéré par la famille ne servait pas à manger, mais à acheter des biens matériels. Le problème du Cameroun ce n’est donc pas la pauvreté, mais une misère psychologique.

Afrik.com : Comment faire pour impliquer les familles dans vos actions ?
Amély-James Koh-Bela :
Nous pensons que la tradition et la foi sont de vraies barrières contre le fléau de la prostitution. Parce qu’elles donnent des principes, des valeurs et une conscience morale. Le service nationale justice et paix de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun (catholique), le Conseil supérieur œcuménique pour la paix (protestant) et le Conseil supérieur islamique du Cameroun (musulman) ont ainsi pris part à cette campagne et avaient pour mission de sensibiliser la population. Le cardinal Tumi de Douala, une des plus hautes instances religieuses du pays, nous a personnellement reçus.

Afrik.com : Comment avez-vous été accueillie par la population ?
Amély-James Koh-Bela :
C’était extraordinaire ! Beaucoup de familles avaient fait le déplacement. On voyait bien qu’elles avaient envie et besoin de crever l’abcès. L’opération a été très médiatisée. C’était fatiguant, mais je savais que les gens comptaient sur moi. Leur accueil m’a enlevé toutes mes peurs. Au départ, j’étais angoissée à l’idée de rencontrer les familles. Je pensais que la population allait me rejeter car les proxénètes avaient fait une campagne pour me stigmatiser. En gros, de la propagande pour me dévaloriser, me rabaisser. Ils ont fait courir la rumeur comme quoi j’étais rattachée au ministère français de l’Intérieur, que je collaborai avec Nicolas Sarkozy par rapport à sa politique d’immigration. Beaucoup pensaient que j’étais une ancienne prostituée. Ce qui est faux. Malgré tout ces petites attaques ne m’ont pas empêchée de continuer la campagne. Je savais en venant que je devrais faire face à ces on-dit.

Afrik.com : Vous avez été menacée ?
Amély-James Koh-Bela :
Je suis toujours menacée. Les proxénètes n’aiment pas que l’on essaye de stopper leur fond de commerce. Mais peu importe, je continue. Et grâce à l’accueil de la population, je me suis sentie moins seule face à mes peurs.

Afrik.com : Le gouvernement a-t-il participé à la campagne ?
Amély-James Koh-Bela :
La prostitution reste un sujet tabou dans ce pays. Il est dommage que le gouvernement n’ait pas pris part à cette campagne. Je crois qu’ils auraient souhaité que nous les sollicitions. Il n’y a eu aucunes actions officielles, mais nous avons tout de même eu un soutien officieux des députés de l’Assemblée nationale. De nombreux élus m’ont demandé de revenir faire des interventions dans leurs mairies.

Afrik.com : Quel bilan tirez-vous de la campagne ?
Amély-James Koh-Bela :
Un bilan positif sur toute la ligne. Ce qui m’a énormément touchée ce sont ces jeunes de 12 à 20 ans qui nous ont accueillis dans chaque ville. Ils ouvraient les yeux. Je me souviens d’une jeune fille qui s’est approchée de moi et qui m’a remerciée de lui avoir redonné l’envie de rêver et de lui avoir éclairci son horizon. Cela m’a énormément touchée. Quant aux médias, ils étaient parfaits et ils ont bien relayé notre message. Aujourd’hui, ma boite mail est inondée de messages de soutien et de remerciements.

Afrik.com : Justement, quels sont vos projets ?
Amély-James Koh-Bela :
Le Cipcre va prochainement se rendre au Bénin et je serais du voyage. Toute cette opération n’est que le début d’une vaste campagne de 3 ans dans tout le continent africain. Le danger va bien au-delà des frontières camerounaises. Pour ce qui est d’Africa Prostitution, nous travaillons à mettre en place notre propre programme d’actions en partenariat avec le Cipcre. Un programme à la fois complémentaire et différent. Chacun a son rôle à jouer dans cette lutte pour continuer à éveiller les consciences. Car il faut que l’Afrique se ressaisisse face à ce fléau.


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