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Africains gays, les parias d’un combat « pour tous »
Manifestation pour le "mariage pour tous" à Paris, le 16 décembre 2012 (© Fouâd Harit)

La France à l’épreuve du mariage gay. Le projet de loi passera-t-il ? En attendant, les partisans et opposants s’affrontent dans un balai de manifestations organisées dans toute la France. Et les français d’origine africaine dans tout ça ? Hétéros ou homosexuels, qu’en pensent-ils ? Des manifestations aux soirées gays, enquête en plein cœur de l’Afrique homosexuelle made in France.

Les problèmes de chômage, de pauvreté ou encore d’hébergement, évacués ! Il est un sujet qui fait grand bruit sur l’hexagone depuis plusieurs semaines : le mariage gay. C’était l’une des réformes « sociétales » promises par François Hollande, censée chambouler le quotidien des couples français de même sexe et qui aspirent à se marier. « François Hollande est arrivé par le grand salon, il est pour l’instant placardé aux chiottes ! », clame une manifestante sur la place de la Bastille lors du « Mariage pour tous », le 16 décembre à Paris. « Il reviendra au salon quand il arrêtera de faire n’importe quoi ! Je suis hétéro mais je soutiens la cause des gays », conclut-elle.

L’ambiance battait son plein ce jour-là. Atmosphère syndicaliste avec la CGT, discours de « lesbiennes sans papiers » avec le NPA, boîte de nuit avec les lycéens du FIDL ou encore seins à l’air côté Femen, les partisans du mariage gay avaient l’embarras du choix sur le cortège à suivre au départ de la Bastille jusqu’à la place de l’Opéra. Mais certains manquent à l’appel. L’absence évidente de manifestants Africains ne semble déranger personne. Ce fameux dimanche 16 décembre, on retiendra l’image essentiellement blanche d’un rassemblement pour « l’égalité ». Celle d’un défilé combattant pour les droits des homosexuels, où la proportion des Noirs et des Arabes ne devait pas excéder 5%...

Parmi les manifestants, Rokhaya Diallo, chroniqueuse TV et radio mais surtout militante pour la diversité, notamment au sein des Indivisibles. "Il n’y a effectivement pas énormément de jeunes d’origine africaine, peut-être parce qu’il est difficile pour ceux qui sont homosexuels d’assumer le fait d’appartenir à plusieurs minorités en même temps, estime la jeune militante. J’imagine que comme dans toutes les familles de France, dans les familles d’origine africaine il n’est pas évident de faire accepter son homosexualité. En même temps, personne ne se demande si les homosexuels sont nombreux lors des manifestations antiracistes". Les combats pour les égalités n’ont finalement pas l’air d’être si égalitaires qu’ils le paraissent. "Ils vivent une double peine. D’un côté ils subissent les préjugés homophobes, de l’autre ils peuvent être confrontés au racisme y compris de la part de personnes homosexuelles." Dans son discours, la militante fait également référence à l’association HM2F (Homosexuel-les musulman-es de France) qui vient en aide aux musulmans homosexuels qui en ont besoin. Cette même association que l’Inter-LGBT avait recalée sous des prétextes assez vaporeux. Rokhaya Diallo est en tout cas bien d’accord avec les manifestants, « il s’agit en tout état de cause d’une promesse de François Hollande pour laquelle les Français ont voté, il doit désormais aller jusqu’au bout de cet engagement ».

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Rokhaya Diallo (© Fouâd Harit)

Les membres de la Fédération Total Respect, pour la lutte contre les racismes, les homophobies et le sida, issue des communautés afro-caribéennes, étaient également présents à la manifestation. Selon son président, David Auerbach Chiffrin, beaucoup de jeunes africains n’assistent pas à ces rendez-vous car ils « sont terrifiés à l’idée d’être identifiés par leurs familles et leurs proches ». Ce dernier va plus loin dans son analyse et incrimine le réseau LGBT qui porte une part de responsabilité dans cette exclusion sociale des gays fils et filles d’immigrés. « Dans le milieu LGBT (lesbien, gai, bi & trans), il y a une certaine exclusion des personnes afro-caribéennes. D’ailleurs, hormis notre association, le tissu associatif LGBT ne compte pas plus d’un ou deux responsables noirs ou arabes de premier plan. » La raison en est simple, selon le président de la Fédération : l’électorat LGBT français n’est pas si différent qu’on pourrait le penser de l’électorat français dans son ensemble. Il comprendrait à peu près le même pourcentage de personnes appartenant à l’extrême droite ou à une frange plus ou moins « ouvertement raciste de la droite dite républicaine. »

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« Micro manif’ » : la parole aux manifestants

Pendant la manifestation, nous rencontrons quelques jeunes d’origine africaine. « Ma famille est au courant, elle n’a aucun problème avec mon homosexualité. De toute manière, elle n’a pas eu le choix, je suis née comme ça », confie Vanessa, une franco-camerounaise de 27 ans. Sa vie sentimentale, elle ne l’imagine pas sans Emilie avec qui elle entend finir sa vie. « Ma petite amie est en voyage à l’étranger, mais je manifeste pour elle aussi. Ça fait deux ans que nous sommes en couple et on espère bien se marier un jour ». Pour Hakim, homosexuel de 23 ans d’origine algérienne, la situation est tout autre. « Mes parents ne sont pas au courant et vaut mieux pas d’ailleurs, sinon ils me tueraient ! », lance-t-il avec le sourire. « Le fait d’être présent à cette manifestation est un défouloir pour moi. Je peux m’afficher et m’exprimer librement en compagnie de milliers d’autres homosexuels. » Pourtant, se marier avec un homme, Hakim ne l’envisage pas. « Même pas en rêve ». « Ma famille ne l’acceptera jamais ! De toute manière, je n’éprouve ni l’envie ni le besoin de me marier avec un homme », dit-il.

Plus loin devant, quelques Noirs suivent le cortège, aux allures de Gay Pride, de la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL). Impossible de les approcher au milieu d’une foule occupée à danser. Une foule au 0 slogan. Nous quittons la manifestation. Direction Pigalle.

BBB

Le dimanche soir, c’est soirée BBB (Black Blanc Beur), selon l’agenda clubbing du site Têtu, au Folie’s Pigalle. Nous décidons d’aller y jeter un coup d’oeil. Bienvenue au Folie’s, discothèque mythique des nuits parisiennes. Côté ambiance, un mixe entre culture urbaine (R&b, hip-hop, raï, chaïbi, ragga) et homosexualité. Les soirées « BBB » rassemblent chaque dimanche soir des Maghrébins, des Africains et des Antillais. Malgré le nom donné à la soirée « BBB », nous ne remarquons pas une présence massive de « Blancs ». Ce sont surtout des « Beurs » et principalement des « Blacks ». « Les gays issus de la diversité sont souvent érotisés par les gays d’origine européenne : on le voit aux couvertures de magazines gays comme Têtu ou au succès de sites érotiques ou pornographiques gays comme Citebeur », explique David Auerbach Chiffrin.

On aurait tendance à croire le contraire, mais au même titre que chez les hétérosexuels, le choc des cultures existe bel et bien chez les homosexuels. La BBB n’est autre qu’un repli communautaire, affranchi des fantasmes exotiques des Blancs. Ce que dénonce le président de Total Respect c’est que ces mêmes jeunes ne bénéficient que très rarement d’une solidarité ou même d’une attention prêtée à leurs problématiques.

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Sur le podium, les chorégraphies s’enchaînent. Une rumeur se confirme : les homosexuels (Africains en tout cas) sont de très bons danseurs. Fait marquant, le nombre important de personnes efféminées ou vêtues de manière suggestive s’amusant sans problème avec des « lascars ». Mais selon Karim, un jeune français d’origine tunisienne, le dimanche soir aux Folie’s tout le monde ou presque change de vie, ou plutôt « vit sa vie d’homo ». Une attitude éphémère au visage cachée ? « Pas de tabou, tout le monde vient comme il est, affirme-t-il. On se retrouve entre mecs de quartiers qui kiffent les mecs de quartiers et la bonne musique hip-hop. Folasses, racailles, style hétéro, on ne juge pas on s’amuse. C’est l’un des rares endroits à Paris où c’est encore possible. Mais quand tu repars, tu laisses tout ça derrière toi et tu te comportes le plus possible comme un hétéro. » A peine le temps de lui demander son avis sur le mariage gay, qu’à l’écoute d’un son raï l’un de ses amis l’embarque pour se trémousser sur la piste.

« Le combat pour le mariage gay me passe au-dessus de la tête »

Rodolphe, lui, le raï c’est pas sa « came », tout comme le mariage gay d’ailleurs. Cet antillais de 28 ans « assume totalement d’être pédé » et assure être « contre le mariage gay ». Il dit être insupporté par tous ces mouvements gays ou pro-gays qui défendent le « mariage pour tous ». « A moi, comme à plein d’autres mecs, personne n’est venu nous demander notre avis. Et croyez-moi que nombreux sont les homosexuels à ne pas être favorable ou à s’en foutre de ce projet de loi. Je suis loin d’être le seul à penser comme ça. » Ce qui révolte Rodolphe, c’est que les jeunes africains sont mis sur le bas-côté.

« La communauté africaine gay est totalement marginalisée de tous ces mouvements. Alors oui bien sûr vous en trouverez quelques-uns dans les manifestations ou les associations, mais combien ? Ici on se retrouve surtout entre Africains, Arabes et Antillais. C’est très communautaire mais on l’assume. Il ne faut pas se voiler la face, je suis Noir et pédé. Je suis autant victime de racisme dans le monde des hétéros que dans celui des pédés (Rodolphe n’utilise que le mot pédé, ndlr). Au fond, je n’ai rien contre le mariage homo. Je m’en fous en fait. Mais c’est surtout le fait de voir autant de Blancs se mobiliser pour ça plutôt que de se mobiliser avant tout pour d’autres problèmes encore plus graves. Tous ces mecs de cités qui vivent cachés au risque de se faire défoncer la gueule, leur souffrance, le racisme et puis tous ces Africains homosexuels qui fuient leurs pays... on en fait quoi ?, s’interroge-t-il. Quand tous ces mêmes blancs qui étaient à la manifestation de ce dimanche se mobiliseront pour nous et comprendront qu’il faut d’abord régler ces problèmes alors peut-être que, comme beaucoup d’autres ici, je changerai d’avis. On osera plus facilement s’afficher en public dans ce genre de manifestations. C’est même sûr ! », conclut Rodolphe, l’air énervé. Mais il tient à rassurer : « Ce n’est pas contre toi que je m’énerve, juste que tout ça me passe au-dessus de la tête ».

Nous quittons la soirée BBB avec une certitude : ces jeunes homosexuels ne s’intéressent que peu ou prou au mariage gay. L’exclusion volontaire ou involontaire dont ils sont victimes de part et d’autre les invite à se replier en communauté. Le président de Total respect souhaite que ces blancs riches qui « vont baiser ou se faire baiser par des Noirs ou des Arabes dans les baisodromes de Pigalle et ailleurs, en filant à l’occasion un petit billet », assument par la suite un rôle de solidarité sociale. Le message est on ne peut plus clair : « le mariage pour tous » doit avant tout passer par « le combat pour tous »…


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