Zimbabwe : La pénurie de main d’œuvre menace la production alimentaire

Le manque cruel de travailleurs agricoles dans les fermes zimbabwéennes récemment réinstallées, qui vient s’ajouter au fait que les agriculteurs ne parviennent pas à obtenir des prêts auprès des institutions financières pour acheter les intrants nécessaires et qu’ils n’ont en outre toujours pas recouvré les sommes que leur doit le Grain Marketing Board (GMB), ne présage rien de bon pour la sécurité alimentaire.

« La majorité de nos membres ont indiqué que leur activité avait été gravement affectée par la pénurie de main d’œuvre disponible dans les fermes. Nous sommes très mal préparés à la situation, et en tant qu’agriculteurs, nous avons les mains liées car nous n’avons pas suffisamment d’argent pour garder les travailleurs agricoles », a dit Denford Chimbwanda, président de l’Association des producteurs de céréales (GCPA).

M. Chimbwanda a dit à IRIN que bien que les banques aient fini par accepter d’accorder des prêts à des agriculteurs ayant pour seule garantie la lettre d’offre du gouvernement, ces prêts sont validés à un rythme beaucoup trop lent, qui ne tient pas compte de l’importance de la période actuelle, qui correspond à la principale saison des plantations.

Les lettres d’offre, aussi appelées baux de 99 ans, ont été remises aux agriculteurs installés sur les terres qui étaient autrefois les fermes commerciales des exploitants blancs et qui ont été redistribuées aux populations noires sans terre, dans le cadre du programme de réforme agraire accélérée, lancé en 2000 par le président Robert Mugabe. Ce n’est que récemment que les banques ont commencé à accepter les lettres d’offre comme garanties pour les prêts.

Renson Gasela, expert en agriculture et secrétaire chargé des affaires agricoles au sein de la faction dissidente du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) dirigée par Arthur Mutambara, a dit à IRIN que de nombreux agriculteurs qui avaient vendu leur dernière récolte au GMB – l’unique acheteur de céréales du pays – attendaient toujours d’être payés, ce qui aggrave encore leurs difficultés de trésorerie.

« Les travailleurs agricoles commencent à penser que les limites ont été dépassées. Je sais que certains agriculteurs ont réussi à garder une partie de leurs ouvriers, en leur promettant qu’une fois qu’ils seraient payés par le GMB ils verseraient les arriérés de salaires, mais ces promesses durent depuis trop longtemps, et [les ouvriers] sont obligés de rechercher d’autres sources de revenus », a-t-il dit.

D’après M. Gasela, certains travailleurs agricoles n’ont pas été payés depuis trois mois, « et cette situation a généré des frustrations chez les employés, qui doivent subvenir à leurs besoins quotidiens et à ceux de leur famille ».

Au premier trimestre 2009, près de sept millions de Zimbabwéens étaient dépendants de l’aide alimentaire, mais en juin 2009, une récolte relativement satisfaisante, s’élevant à 1,14 million de tonnes de maïs, l’aliment de base – soit deux fois plus que l’année précédente – a suscité une vague d’optimisme, laissant espérer que le pays allait tourner la page de l’insécurité alimentaire.

« Quand on se déplace à travers le pays, on ne peut pas croire que la principale saison agricole ait commencé. Seuls quelques privilégiés ont réussi à labourer leur terre, grâce aux tracteurs et à l’essence qu’ils sont parvenus à acheter, mais la réalité est tout autre pour la plupart des agriculteurs », a dit M. Gasela.

« On remarque facilement l’absence des ouvriers agricoles, que l’on voit habituellement travailler dans les champs à cette période de l’année. Au lieu de cela, on les rencontre sur le bord de la route, où ils vendent du bois de chauffage ou des poissons pêchés dans les barrages des environs », a-t-il commenté.

Fuir les fermes

Tapiwa Zivira, porte-parole du Syndicat général des travailleurs de l’agriculture et des plantations du Zimbabwe (GAPWUZ), a dit à IRIN que les travailleurs agricoles « fuyaient » les fermes car ils ne percevaient pas leurs salaires.

« S’ils veulent diriger une exploitation, les agriculteurs devraient être prêts à assumer les coûts de leur activité. Il est déjà gênant que les salaires que nous leur demandons de verser à nos membres soient bien en-deçà du seuil de pauvreté, et pourtant, les exploitants persistent à dire qu’ils sont beaucoup trop élevés », a dit M. Zivira.

Les travailleurs agricoles sont payés au maximum 30 dollars par mois – quand ils sont payés – et les appels du GAPWUZ, qui a demandé à ce qu’un minimum de 50 dollars par mois soit respecté, n’ont jusqu’à présent pas été entendus.

Le bas niveau et le non-paiement des salaires, ainsi que les conditions de vie et de travail déplorables, ont accéléré la fuite des travailleurs agricoles. D’après M. Zivira, les agriculteurs emploient des enfants à leur place « car ils savent que les mineurs ne sont pas en mesure d’exiger ce qui leur est dû ».

Une nouvelle vague d’« invasions de fermes » par des officiels haut-placés de la ZANU-PF, le parti du président Mugabe – après la formation du gouvernement d’union nationale en février 2009 – a plongé les exploitations dans un climat d’instabilité permanente.

Selon M. Zivira, plus de 3 000 familles ont été forcées à quitter des fermes qui avaient changé de propriétaires en février, et certaines familles n’ont pas d’autre choix que de vivre sur le bord de la route.

Joindre les deux bouts

Ennia Samson, une veuve âgée de 40 ans et originaire du Malawi, travaille aujourd’hui dans un centre commercial du district de Murombedzi, dans la province du Mashonaland Ouest, à environ 65 kilomètres au nord-ouest d’Harare, la capitale, car la ferme dans laquelle elle a grandi a changé de propriétaire en mars.

« Quand le nouvel exploitant est arrivé, il nous a encouragés à rester, en disant qu’il s’occuperait bien de nous, mais au moment où je suis partie, en septembre, seulement quelques ouvriers avaient reçu au maximum 15 dollars », a dit Mme Samson à IRIN.

D’après elle, d’autres femmes et jeunes filles ont quitté la ferme et sont aujourd’hui employées domestiques ou se sont tournées vers le commerce du sexe. Mme Samson a fait le ménage dans des boutiques, et a réussi à réunir les fonds nécessaires pour démarrer un petit commerce de vêtements d’occasion.

Elle vit aujourd’hui dans un abri de fortune avec ses deux enfants, qui vont à l’école. « Même si nous vivons comme des squatteurs, la vie est bien meilleure ici qu’à la ferme, où nous mourions presque de faim », a dit Mme Samson.

Source Irinnews