Wardi l’irréductible

Après treize ans d’exil et d’opposition politique, Mohammed Wardi, le chanteur le plus populaire au Soudan, est de retour dans son pays. Sans avoir rien perdu de sa détermination. Portrait d’un indomptable opposant.

Le mois dernier, Mohammed Wardi, le chanteur le plus célèbre du Soudan, atterrissait à Khartoum. A 70 ans et après treize ans d’exil politique, il retrouvait son pays. Des dizaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées pour l’acclamer. Une fête à la mesure d’une immense popularité peu soucieuse des années. Un membre du gouvernement le comparait à Oum Kalsoum. Bref, l’heure était à l’oubli des offenses. Du moins, on pouvait le penser. Et croire que le temps et l’âge avaient émoussé l’irréductible opposition au régime soudanais, dont Wardi avait toujours fait son cheval de bataille. Sans doute le président Omar al-Bechir lui-même, après son entretien avec le chanteur, l’espérait-il un peu.

Mais Wardi a eu tôt fait de le détromper. Sitôt passées la joie de retrouver son pays et l’émotion de compter parmi ses admirateurs des jeunes qui ne l’avaient jamais vu chanter, il fourbissait déjà ses armes. Et déclarait :  » Je suis un humain, et tout être humain est contre la dictature. Je continuerai à la dénoncer. L’atmosphère n’encourage pas la création. La liberté est essentielle à l’épanouissement de l’art.  »

Quand la musique devient un enjeu politique

Il faut dire qu’il sait de quoi il parle. Dans un pays où selon lui la musique est perçue comme un danger politique, où certains imams décrètent qu’elle est contraire à la loi islamique, les chanteurs sont les premières victimes de la répression politique. Témoin des violences à l’égard des musiciens, emprisonné dix-huit mois pour avoir applaudi en 1971 à un coup d’Etat communiste vite réprimé, il choisit l’exil en 1990 pour ne pas être arrêté par le gouvernement islamiste de Bechir, qui a pris le pouvoir en 1989. Et décide de se servir à son tour de la musique comme d’une arme politique.

Il multiplie les concerts symboliques. A Itang en 1990 dans un camp de réfugiés soudanais en Ethiopie. Devant l’ambassade du Soudan à Londres, lors d’une manifestation après l’assassinat par un islamiste d’un de ses amis musiciens. Mais au-delà des coups d’éclat, toutes les paroles de ses chansons sont empreintes de ce même message d’opposition et de liberté. Des chansons vendues à plus de 20 millions d’exemplaires dans le monde arabe. Belle revanche.  » L’art est comme l’eau : on ne peut sceller sa source. Elle coulera inexorablement à travers le rocher pour émerger ailleurs. « , écrit-il. Et cette image lui va comme un gant.