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« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre en février 2008, sous le titre « Hammam et Beaujolais ».

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

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Pour mes amis de Mondomix

La cavatine de Barbarina dans « Les Noces de Figaro »; « El Atlal » de Oum Kalthoum; les chansons soul d’Aretha Franklin; le ‘oud magique de l’irakien Mounir Bachir; une chanson d’amour fou de Brel; un rock énergique de Tina Turner; les chansons drôles en judéo-tunisien de Cheikh Afrit; l’adagio du quatuor Deutsch 959 de Schubert; « Kutche », raï tendre de Khaled; et tant d’autres… Aimer toutes ces musiques à la fois, et prendre conscience de la multiplicité de son appartenance culturelle, par la diversité des styles musicaux qui ont le pouvoir de vous émouvoir, de vous rendre heureux.

C’est l’Europe qui m’a offert toutes les musiques du monde. C’est de vivre en France qui a offert à mon oreille les enchantements de l’Inde, les rythmes des Caraïbes, les langueurs brésiliennes, les raffinements mozartiens, la spiritualité de Bach. Vivre en Occident, c’est aussi cela: avoir accès à toutes les cultures du monde, se sentir, dans ces capitales occidentales qui brassent les peuples du monde entier, et où défilent les artistes du monde entier, vivre « au cœur du monde », selon la belle expression de Cendrars* .

Comment mesurer le degré de développement d’un pays, c’est-à-dire de civilisation, c’est-à-dire d’humanité, c’est-à-dire d’éloignement de notre primitive barbarie, des temps sauvages où les hommes ne maîtrisaient pas le langage ou l’outil, et se faisaient la guerre, pour la survie?

Par l’ouverture à l’autre.
Qui n’est plus un ennemi: mais un frère en humanité.

L’ouverture de l’Occident aux musiques du monde entier, et même aux musiques des siècles passés de compositeurs de tous pays, Autriche Italie Russie Allemagne Chine Indonésie, me parle de civilisation, me parle d’humanité, me parle de progrès. Et les menaces qui dans certains pays pèsent sur les artistes, chanteurs algériens assassinés des années 90, chanteurs étrangers interdits à l’Est du temps du bloc communiste, sont comme le résumé de toutes les autres censures, de toutes les autres atteintes à la liberté.

Car il faut se sentir libre au plus profond de soi pour goûter une musique qui ne vous appartient pas. Il faut se sentir libre totalement pour se débarrasser des préjugés des normes auditives qui là comme ailleurs – vêtements, cuisine, manières de vivre – nous surprennent et, parce que nous ne les comprenons pas, ne nous plaisent pas.

C’est idiot, je sais, mais quand j’entends Barbara Hendricks ou Jessie Norman, je ne peux m’empêcher de penser aux temps de l’esclavage, à l’époque où les Noirs étaient considérés comme des bêtes humaines, je ne peux m’empêcher de penser aux temps – c’était hier – de la ségrégation, à ces années 50 aux Etats-Unis où Blancs et Noirs ne pouvaient pas fréquenter les mêmes bars les mêmes boîtes de nuit les mêmes salles de concert, où une femme ou un homme noir ne pouvait faire la couverture d’aucun magazine. Lorsqu’un masque Dogon se vend chez Christie’s 2,5 millions de dollars comme je le lis dans mon journal aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser aux premiers Occidentaux pour qui les Africains n’étaient que des sauvages des primitifs une civilisation inférieure, et ces objets tout juste bons à brûler.

Quand Khaled, Rachid Taha, Souad Massi, Susheela Rahman, Ali Farka Touré, font salle comble en Occident, en Australie, au Japon, devant un public conquis par ces musiques-là, je me dis, même si les médias aiment nous parler de discrimination, de ghettos, d’exclusion, que l’humanité a avancé en Occident, le dialogue entre les peuples, car entendre la musique de l’Autre et y prendre goût c’est déjà s’entendre, littéralement.

Alors oui je suis citoyenne du monde, je ne suis pas arabe je ne suis pas française, je refuse de me laisser piéger par ce type de choix-là, par cette question-piège, cette fausse dichotomie, cette prétendue double appartenance. Je me sens nomade dans l’âme, moins par héritage atavique que par disposition d’esprit, partagée par tant d’hommes et de femmes sur toute la planète.

« Ich habe mein Haus auf nichts gestellt, deshalb gehört mir die ganze Welt » , écrit Goethe, voyageur inlassable, wanderer véritable. J’ai construit ma maison sur rien, donc le monde entier m’appartient: telle est aussi ma devise.

Je n’appartiens pas au monde arabe.
Je n’appartiens pas à la France.
J’appartiens au monde entier, et le monde entier m’appartient.

* Blaise Cendrars, Au cœur du monde, Poésies complètes 1924-1929, Gallimard, 1968.

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 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher