Voile intégral, polygamie, allocations : un sulfureux amalgame

Le gouvernement français d’un côté, la gauche et les musulmans de l’autre, s’opposent sur la possibilité de retirer la nationalité française au conjoint de la musulmane qui a écopé d’une amende à Nantes parce qu’elle conduisait vêtue d’un niqab. Pour justifier sa fermeté, le gouvernement soutient que le mis en cause se serait rendu coupable de polygamie et de fraude aux aides sociales. La gauche n’y voit qu’une instrumentalisation politique, au moment où les députés vont être appelés à se prononcer sur l’interdiction du port du voile intégral en France. Et les musulmans redoutent l’amalgame.

L’affaire de la conductrice verbalisée pour port du voile intégral au volant s’est invitée dans le débat politique en France, et continue de susciter une vive polémique. Alors que le gouvernement qui soupçonne son conjoint de polygamie et de fraude aux allocations familiales envisage de le déchoir de sa nationalité, la gauche dénonce une surrenchère politicienne pré- électorale, et les musulmans la stigmatisation.

Lundi sur BFM, le ministre de l’Industrie, Christian Estrosi, a ainsi jugé « bonne » la proposition faite vendredi par son collègue de l’Intérieur, Brice Hortefeux, d’étudier la déchéance de nationalité de Lies Hebbadj, le conjoint de la musulmane qui avait écopé d’une amende début avril à Nantes, pour « circulation dans des conditions non aisées », alors qu’elle conduisait vêtue de niqab. «Je pars du principe que Brice Hortefeux, qui a été ministre de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale, qui est aujourd’hui ministre de l’Intérieur, est parfaitement informé du sujet et ne s’est pas aventuré n’importe comment dans cette affaire, et donc bien évidemment, j’estime que la décision qu’il a prise (…) est une bonne initiative », a déclaré Christian Estrosi.

Pour soutenir sa proposition faite au ministre de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale, Eric Besson , Brice Hortefeux avait expliqué que Lies Hebbadj, français d’origine algérienne de 35 ans, naturalisé en 1999 après son mariage, qui possède une librairie, un taxiphone et une boucherie/épicerie, aurait en réalité quatre femmes, toutes voilées, et douze enfants. Il avait ajouté que ses concubines toucheraient l’allocation parent isolé, une aide que l’Etat français verse aux parents élevant seuls leurs enfants mineurs.

Instrumentalisation politique?

Pour Christian Estrosi, Lies Hebbadj, qui appartient à la mouvance du tabligh prônant le retour aux fondamentaux de l’islam, soumet sa conjointe à une double injustice: « C’est la double peine infligée à cette femme. C’est d’abord la burqa, parce que c’est une prison de tissu. C’est ensuite la polygamie, parce que c’est la prison du harem », a-t-il expliqué. Cependant, lui retirer sa nationalité française ne serait pas chose aisée. La seule disposition légale concernant la polygamie punit en effet ce délit d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende.

Même Eric Besson estime qu’il ne sera pas facile de justifier une déchéance de nationalité, au cas où la situation de polygamie serait prouvée. « La question qui m’est posée est de savoir, si la justice le condamne pour polygamie, d’une part, et fraude aux prestations sociales d’autre part, est-ce que l’on peut et est-ce que l’on doit prononcer la déchéance de la nationalité française, c’est-à-dire lui retirer la nationalité française qu’il a acquise par mariage? Aujourd’hui, est-ce possible sur la base de l’article 3215 du code civil… C’est très controversé, j’ai rencontré hier des experts, certains m’ont dit oui, certains m’ont dit non », a-t-il commenté. Le ministre a évoqué la possibilité d’une évolution législative, pour mettre un terme à ce flou juridique.

La gauche française a accusé le gouvernement d’instrumentaliser cette affaire dans le cadre du débat sur l’interdiction du port de la burqa en France, et pour préparer la prochaine élection présidentielle. Pour le député socialiste Julien Dray, le gouvernement veut « construire un scénario dramatique et d’emballement médiatique pour préparer les termes du débat de la présidentielle de 2012 ». « Que la droite joue avec ça, n’est pas une bonne méthode », a renchérit Manuel Valls, un autre député du Parti socialiste.

De son côté, la sociologue Dounia Bouzar pointe, dans une interview accordée lundi au quotidien gratuit Metro le préjudice subi dans cette affaire par la majorité des musulmans de France, qui pratiquent un islam modéré. « Cela renforce le rejet dans la population. Et les musulmans « modérés » ont du mal à prendre position car ils ont l’impression qu’on fait le procès de l’islam, pas celui des radicaux. Les groupuscules ont gagné car ils arrivent à produire de la séparation entre citoyens français autour de l’islam », a-t-elle déploré. Reçu lundi par François Fillon, le Conseil français du culte musulman (CFCM), par la voix de son président Mohammed Moussaoui, a fait part de son inquiétude sur le « climat de stigmatisation » dont seraient victimes les musulmans de France. Les députés entameront le 11 mai l’examen d’une proposition de résolution « sur l’attachement au respect des valeurs républicaines », première étape avant l’examen d’une loi sur l’interdiction totale du voile intégral.

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