Vers une crise diplomatique entre l’Algérie et la Libye

«Un acte d’agression ». C’est ainsi que les rebelles libyens qualifient le comportement d’Alger à leur égard. Lundi, l’épouse de Mouammar Kadhafi et trois de leurs enfants ont été accueillis sur le territoire algérien. Les insurgés ont demandé leur extradition, mais Alger fait la sourde oreille. Le Conseil national de transition (CNT), organe politique de la rébellion libyenne accuse par ailleurs le pouvoir algérien d’offrir des facilités aux mercenaires qui souhaitent aller se battre en Libye. Le nouveau pouvoir de Tripoli semble s’acheminer vers sa première crise avec un État voisin.

La rumeur de la fuite de certains membres de la famille Kadhafi en Algérie est désormais confirmée. Alors que Mouammar Kadhafi reste toujours introuvable, sa femme Safia, et ses trois enfants Aïcha, Hannibal et Mohamed sont arrivés lundi sur le territoire algérien. Le ministère algérien des Affaires étrangères, qui a annoncé la nouvelle a invoqué des raisons «humanitaires» pour justifier de la décision d’Alger. Aïcha Kadhafi a donné naissance à une fille sur le territoire algérien. Les rebelles libyens ont immédiatement réagi et ont exigé l’extradition des membres de la famille du dirigeant libyen. «Nous nous sommes engagés à accorder un procès équitable à tous ces criminels, et nous considérons par conséquent qu’il s’agit d’un acte d’agression», a déclaré Mahmoud Chamman, porte-parole du Conseil national de transition (CNT), l’organe politique de la rébellion.

L’incident de trop ?

Cet incident entre les deux pays risque t-il d’être celui de trop ? le CNT a déjà accusé l’Algérie de soutenir Mouammar Kadhafi. Mardi, Guma al-Gamaty, le porte-parole de l’organe politique des insurgés a affirmé qu’ils disposaient «des preuves que le gouvernement algérien a autorisé des mercenaires à passer» en Libye. L’ Algérie, a-t-il ajouté, aurait «également autorisé le transport de carburant et d’armes» au profit des pro-kadhafi. Toutes choses qualifiées par Guma al-Gamaty «d’actes d’agression».

De son côté, l’Algérie ne reconnaît toujours pas le CNT en tant que gouvernement légitime du peuple libyen. Comme l’Afrique du Sud et l’Union africaine (UA), l’Algérie, réticente à l’intervention de la coalition internationale en Libye, était favorable à une médiation entre les insurgés et le colonel Kadhafi. « En fait Alger a toujours été hostile à toute intervention occidentale en Afrique », explique Antoine Glaser, fondateur de La lettre du Continent et spécialiste de l’Afrique.

La peur de l’intégrisme religieux

Pour de nombreux observateurs, l’une des principales raisons de l’hostilité du gouvernement algérien vis-à-vis du CNT serait la peur de la montée en puissance des mouvements islamistes dans la région. Composé de groupes disparates dont des démocrates convaincus, d’anciens responsables du régime de Kadhafi et d’anciens chefs chefs djihadistes, le CNT lui-même ne serait pas à l’abri de l’influence des extrémistes. Benghazi, son fief, avait déjà été le théâtre de soulèvements islamistes contre le régime de Mouammar Kadhafi dans les années 90. L’ancien dirigeant aujourd’hui en fuite constituait pour l’Algérie, dont l’histoire politique est intrinsèquement liée à des conflits religieux, un rempart contre l’intégrisme islamiste dans le région.

Vu du CNT, l’accueil de la famille Kadhafi par Alger confirme son soutien au dirigeant libyen déchu, dont la tête a été mise à prix (1,7 millions de dollars, mort ou vif). Si le pouvoir algérien persiste dans son refus d’extrader les Kadhafi, la rébellion libyenne pourrait percevoir cette attitude comme un défi, ce qui ne ferait qu’envenimer la situation. Amar Belani, le porte-parole du ministère algérien des Affaires étrangères a indiqué lundi qu’en marge de la réunion de la Ligue arabe au Caire, le numéro 2 du CNT, Mahmoud Djibril, et le chef de la diplomatie algérienne, Mourad Medelci, s’étaient rencontrés. En dépit de cette tentative de rapprochement, les deux pays semblent s’acheminer vers une crise diplomatique.

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