V comme Voyages

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre en février 2008, sous le titre « Hammam et Beaujolais ».

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

V

Voyages

J’ai la passion des voyages. Cette passion, je la partage avec nombre d’autres Libanais, et j’aime à penser qu’elle me vient du fond de notre mémoire collective : nous fûmes, nous les Phéniciens, les premiers dans l’Histoire à oser braver l’immensité de la Mer Méditerranée.

Cette passion des voyages, je la retrouve chez de nombreuses autres femmes maghrébines et arabes qui vivent en France. Héritage d’une culture méditerranéenne, qui réunit des peuples épris de mer – c’est-à-dire de voyages. Héritage aussi d’une culture nomade, la culture arabe de nos ancêtres, qui fit du peuple arabe l’un des peuples les plus voyageurs du monde : du VII° au XV° siècle, les Arabes ne firent qu’entreprendre de très longs voyages, qui devaient mener à la création d’immenses empires reliant Grenade à Boukhara en passant par Marseille. Et les voyages arabes ne furent pas arrêtés par la chute de l’empire andalou : l’Afrique fut conquise par les marchands arabes, et l’Asie jusqu’en Inde, en Chine et même en Indonésie : le plus grand pays musulman du monde est dans la zone Pacifique.

Pour ma part, choisir l’ethnologie fut l’un des moyens de choisir le voyage comme but professionnel et centre de ma vie – même si j’ai ensuite transformé mon goût de l’enquête et du terrain en journalisme, plus monnayable sur le marché de l’emploi : avec le même réalisme avec lequel mes ancêtres vendaient ce qu’ils rapportaient de contrées lointaines, je vends mes reportages – mon but n’est pas de les vendre, mais de les réaliser. Comme si d’avoir été contrainte, enfant, à explorer, découvrir, et comprendre les codes sociaux, les rites, et les modes de vie d’une nouvelle tribu – les Français – m’avait donné les atouts pour explorer et comprendre, plus tard, d’autres sociétés. Comme si j’avais transformé cette difficulté d’avoir à m’adapter à un environnement nouveau, en atout professionnel. Ce choix d’un métier lié à l’international, aux voyages, je l’ai retrouvé chez d’autres Maghrébins et Arabes de France, qu’ils travaillent pour des compagnies aériennes, pour une entreprise multinationale, ou qu’ils fassent de l’import-export.

Cette ouverture que nous avons vers d’autres cultures, elle vient de notre bi-culturalité : comme si d’être ouverts à deux cultures nous ouvrait automatiquement les portes des autres cultures. De la même manière qu’un enfant bilingue apprend plus facilement une troisième, voire une quatrième langue. Nous sommes multi-culturels de naissance. On trouve cette même ouverture, et multi-culturalité, chez les Européens qui ont une histoire personnelle liée à un ailleurs : une enfance en expatriation en Afrique, un grand’père militaire au Maroc, une enfance au Vietnam, des parents pieds-noirs. Chez les écrivains ou voyageurs occidentaux, ce lien entre une enfance marquée par un « là-bas » et le goût de la découverte, est évident, de Cendrars à Kessel en passant par Kipling.

Ma passion des voyages, elle a trouvé en France une terre à sa mesure. Car vivre en France me permet de voyager partout dans le monde. Par la radio qui m’offre toutes les musiques du monde. Par les concerts, car les musiques du monde ont envahi les squares de quartier comme les plus grandes scènes, et jusqu’ aux plus petits villages. Par le cinéma, car aucune ville au monde n’offre autant de films du monde entier que Paris, qui me font entendre des langues inconnues dans leurs propres paysages. Par la littérature, que les Français adorent, et dont ils traduisent plus que dans tout autre pays me semble-t-il, les auteurs les plus lointains, si bien que j’ai ainsi visité, sans encore y être allée, l’Iran, l’Ethiopie, la Chine, le Japon, le Mexique, et le Nigeria des bidonvilles* .

Vivre en France me permet de rencontrer une foule de gens qui partagent la même passion des voyages que moi, et surtout de voyager – probablement plus que je si je vivais aujourd’hui à Alger, Tunis ou Amman. Et il me semble que l’un des secrets de l’émigration des Arabes en France est que la France offre, à ces voyageurs dans l’âme, plus d’ouverture vers le monde que leur propre pays, et la faculté de rencontrer en France, ou depuis la France, plus de gens du monde entier que dans leur propre pays. D’être relié, sentiment grisant, au monde entier. Pour nous, hommes et femmes du Maghreb et du monde arabe, et même du monde entier, voyageurs ataviques, multi-culturels et multi-curieux, la France est notre nouvelle Andalousie.

* Bernard Magnier, Poésie d’Afrique au Sud du Sahara, 1945-1995, Actes Sud, 1996

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