Universités en Afrique : la recherche, le parent pauvre

La recherche apparaît comme la grande victime des restrictions budgétaires qui frappent la plupart des universités africaines. Celles-ci, confrontées à un afflux croissant d’étudiants, consacrent la majeure partie de leurs trop faibles moyens à leur accueil qu’elles assurent tant bien que mal. L’enseignement est privilégié au détriment de la recherche. Et les universitaires peu à peu baissent les bras. Troisième volet de notre série sur l’Université en Afrique.

 » Cette année, notre budget a encore été réduit de plusieurs millions. Et comme il n’y a plus de recrutement, on est obligés d’assurer davantage d’heures de cours. Forcément, ça pénalise la recherche.  » Depuis qu’elle est entrée au département d’histoire à l’Université d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, Nicole Touret n’a cessé de voir la situation se dégrader.  » Au début, mes collègues étaient motivés, se souvient-elle, mais aujourd’hui, tout le monde est de plus en plus déprimé « .

Mal payés, les universitaires africains sont en outre privés dans un grand nombre de cas des moyens nécessaires à leur travail.  » Parfois, on n’a même pas une rame de papier « , raconte l’enseignante ivoirienne.  » Les voyages d’études ne sont plus financés. Sans parler de l’état des bibliothèques… Non seulement elles sont pauvres, mais il y a en plus un problème de conservation à cause de la chaleur et de l’humidité. Rien n’est fait pour y remédier.  » Les enseignants se retrouvent donc contraints à payer de leur poche les photocopies, les microfilms, voire les voyages qui peuvent être nécessaires dans le cadre de leur travail.

Salaires en retard

 » Mais avec nos salaires, comment voulez-vous qu’on y arrive ? » s’exclame Nicole Touret. Un maître-assistant, l’équivalent d’un maître de conférence en France, gagne 480 000 francs CFA par mois, un salaire bien inférieur à ce qui se pratique dans le privé.  » Il y a des secrétaires qui travaillent dans des entreprises pétrolières à Abidjan qui sont deux fois mieux payées que moi ! Alors que voulez-vous, les enseignants sont écoeurés d’être traités aussi mal.  » D’autant que les salaires ne sont pas toujours payés en temps et en heure, loin de là.  » Dans certains pays, on a déjà vu jusqu’à 9 ou 10 mois d’arriérés de salaires  » confirme Komlavi Seddoh, directeur de la division de l’enseignement supérieur à l’Unesco.

Résultat, les enseignants cherchent à multiplier leurs heures de cours pour augmenter leurs fins de mois, quand ils ne prennent pas des emplois complémentaires en dehors de l’université.  » Certains travaillent par exemple pour des organismes internationaux  » confirme Innocent Kati-Coulibaly, étudiant ivoirien qui termine sa thèse à Paris et qui se destine justement à une carrière d’universitaire dans son pays. Peu à peu donc, un grand nombre se détournent de leurs travaux de recherche, ce qui se ressent sur le nombre de publications.

Des universitaires qui se détournent de la recherche

Il est vrai aussi qu’il n’est pas toujours aisé de faire publier ses articles quand on est universitaire en Afrique. Une fois de plus, les moyens manquent pour financer les revues. Or, l’avancement d’un enseignant à l’université se joue justement sur le nombre de ses publications. Cependant, les perspectives de carrière ne suffisent plus désormais à motiver les troupes.  » La plupart autour de moi se contentent finalement de leur poste de maître-assistant et ne se donnent plus la peine de produire des articles. Il n’y a pas si longtemps, on avait réussi à trouver un financement pour une revue, j’ai été la seule à écrire un article. Il n’a toujours pas été publié, déplore Nicole Touret. Dans mon département, nous sommes une vingtaine de collègues, il n’y a plus que mon patron de thèse qui continue à publier.  »

Et bientôt se posera un problème de relève, car les jeunes ne se bousculent pas pour succéder aux enseignants qui s’apprêtent à prendre leur retraite. La carrière d’universitaire à l’évidence ne les attire pas.  » Bien sûr, il faudrait revoir les salaires à la hausse, estime l’enseignante d’Abidjan, mais plutôt que d’obliger les gens à faire plus de cours comme cela avait été envisagé à un moment, on ferait mieux de leur demander de publier régulièrement et de présenter des bilans de leurs recherches. Cela améliorerait le renom de l’Université « .

Car selon elle, au-delà d’un problème d’argent, il y a un problème de mentalité :  » les dirigeants ne comprennent pas que ce qui fait la valeur d’une université, c’est la recherche. Et la recherche effectivement, ça coûte de l’argent…  »

Catherine Le Palud

Retrouvez le premier article de la série : Le malaise des étudiants