« Une Affaire de Nègres » : de la Démocratie en Afrique

Personne n’a vu, ou n’a voulu voir. Entre 2000 et 2001, dans la région de Douala à l’Ouest du Cameroun, s’est joué sous les yeux de tous, un drame. Les regards se sont détournés, indifférents. Osvalde Lewat, la réalisatrice d’ Une affaire de nègres elle-même a feint d’ignorer. Quelques années plus tard, dans un long métrage-documentaire qu’elle qualifie de cathartique, elle met en lumière l’incapacité d’un Etat à assurer la sécurité de sa population.

Le gouvernement camerounais met en place le Commandement opérationnel en 2000. La milice regroupe la police, la gendarmerie, l’armée et les pompiers. Son rôle : combattre le banditisme qui sévit dans le pays, en particulier aux alentours de la ville de Douala. Ses interventions symbolisent bientôt la dérive d’une société civile vers une société militaire : exécutions arbitraires, violences et délation remplacent toute forme de justice. Une Affaire de Nègres révèle la descente aux enfers de quartiers entiers où les habitants vivent dans la peur d’une dénonciation par un voisin suivie d’une arrestation partiale.

Ce documentaire est centré autour des témoignages. Ceux des familles des « disparus », partis sous escorte un matin ou en pleine nuit, et que l’on n’a jamais revus. De la brousse à la ville, le scenario est toujours le même. On assure aux proches que leurs enfants, leurs frères, leurs pères vont revenir. Et les familles attendent. Six ans plus tard, elles sont toujours sans nouvelles. Certains préféreraient les savoir morts, pour enfin faire leur deuil. Le pire, mieux que l’attente dans l’incertitude. Celui-ci a retrouvé des corps jonchant les pistes du village. Un autre a vu son fils derrière les barbelés du « Kosovo », nom donné à un camp militaire duquel très peu ont réchappé. L’un des miraculés se livre devant la caméra d’Osvalde Lewat et raconte les violences, les exactions, les humiliations, la perte de toute notion de temps…

Prenant des allures de reportage, le travail de la réalisatrice s’est fait au cœur du réel. Retour sur les lieux, rencontres avec les protagonistes du drame. Elle a su traduire la colère des habitants de Bépanda d’où est née la prise de conscience et la mise à jour de ces crimes. « Les 9 de Bépanda », comme on les appelle, n’ont jamais refait surface. Leurs familles, aidées de Maître Momo, font des pieds et des mains pour faire surgir la vérité, et supportent, dans le film, la mémoire du millier de disparus. De Bruxelles aux Nations-Unies, ils ont alerté les autorités compétentes. Mais comme le dit, plein d’ironie, l’avocat des familles : «Tant que c’est une affaire de noirs, une affaire de nègres… les gens n’en ont rien à faire ».

Un système vicié

Loin de se complaire dans la victimisation, le documentaire dénonce surtout les victimes d’un système : ces familles qui souffrent n’ont-elles pas, pour certaines, contribué à encourager la délation? Une voisine qui vole ? Un appel anonyme au Commandement opérationnel et son fils est interpellé pour possession d’armes. Ce militaire, ancien chef d’unité de ces escadrons de la Mort, qui n’affiche aucun remord et qui recommencerait si on le lui demandait n’a-t-il pas été aliéné? Osvalde Lewat démontre que les frontières sont mouvantes entre bourreaux et victimes.

« Ce documentaire a été réalisé pour répondre à une urgence, un besoin égoïste et irrépressible de dire et de montrer », explique la voix off, d’une réalisatrice camerounaise mortifiée. Pas de n’avoir rien vu, mais de n’avoir rien voulu voir. « Ce drame s’est joué dans l’indifférence, c’était pour moi une obligation de faire ce film. Je n’ai pas une âme de militante, mon arme, c’est ma caméra, c’est ma façon d’apporter ma pierre à l’édifice et de mettre en lumière les dérapages non pas d’un régime, mais de toute la démocratie tropicalisée ». Pari réussi. Osvalde Lewat parvient à forcer le spectateur à regarder la réalité, droit dans les yeux, en empruntant la même démarche qu’elle. « On est tous spectateurs » explique la réalisatrice. Elle ne croit pas si bien dire. « Regardez ce qu’il se passe chez nous ! Ça va si mal que ça n’intéresse plus personne, même pas nous », martèle-t-elle aux Africains.

Toute la violence du film est contenue dans les quelques dernières minutes : plus dramatique que le militaire mimant ce qu’il faisait subir aux arrêtés, plus poignant que la détresse d’un père qui attend tous les jours sur le même banc le retour de son fils, plus injuste que cet autre père à qui le Commandement a interdit de porter secours à son enfant pas encore tout-à-fait mort. Pire que les rafles et que la répression systématique, pire que 1 600 morts et disparus… « Le pire est là, c’est qu’on n’est pas à l’abri d’une récidive » conclut la réalisatrice. Cependant elle nous en montre assez pour rappeler qu’il n’y a rien de pire que l’indifférence, surtout envers soi-même.

« On dit des Africains qu’ils ne sont pas prêts
pour la démocratie, alors je m’interroge:
ont –ils jamais été prêts pour la dictature? »
Wole SOYINKA