Tunisie : « Les salafistes menacent tous les citoyens »

La communauté juive de Tunisie a demandé, ce dimanche, la protection de l’armée, à la suite de la tentative d’enlèvement d’un jeune juif, à Zarzis (sud), par quatre Libyens et un policier tunisien. Avant l’indépendance (en 1956), 100 000 juifs vivaient en Tunisie. Depuis, la communauté s’est considérablement réduite à 1000 voire 2000 personnes. Interview de Vincent Geisser, chercheur à l’Institut français du Proche Orient (IFPO Beyrouth), qui explique à Afrik.com que les salafistes menacent la liberté de tous les Tunisiens, juifs, femmes, etc.

Afrik.com : Que représente la Tunisie pour les juifs ?

Vincent Geisser :
L’un des plus grands pays de l’histoire du judaïsme. La Tunisie est un pays de tradition juive depuis plus d’un millénaire. Il s’agit d’un pays spécial pour les juifs. La ville de Djerba abrite l’une des plus vielles synagogues. Cette île traduit l’histoire juive la plus vielle, symbolique et diverse du Maghreb.
D’où l’attachement profond des juifs pour la Tunisie. Depuis l’indépendance en 1956, il y a eu une montée de l’antisémitisme, la communauté juive a entamé son immigration vers Israël et la France. En 2010, elle ne représente plus grand-chose oscillant entre 1000 à 2000 personnes, principalement basées à Tunis et dans sa banlieue, ainsi qu’à Djerba. Quelques familles entretiennent toujours une relation affectueuse avec la Tunisie, mais il s’agit d’une relation de souvenir, touristique, ou par le biais d’une résidence secondaire.

Afrik.com : Quel rapport entretiennent les juifs avec les musulmans ?

Vincent Geisser :
Les relations ne sont pas mauvaises. Le discours officiel en appelle à l’intégration, à la fraternité et à la solidarité. Or le futur projet de loi tend à faire des juifs une minorité. En Tunisie, ils restent des citoyens pleins et entiers, mais du fait que l’Islam reste la religion majoritaire, ils sont certes acceptés, tolérés et protégés, mais, comme sous Ben Ali, ils sont quand même traités comme une minorité.

Afrik.com : Est-ce qu’on peut dire que la Tunisie est un pays antisémite ?

Vincent Geisser :
Non, la Tunisie est plutôt une terre d’accueil et de protection que d’hostilité. Il y a eu une vague antisémite après l’indépendance (1956) et pendant la guerre des six jours en 1967. On a eu droit à des développements de thèses antisémites, insultes et menaces. Mais la Tunisie n’a jamais été caractérisée comme un pays profondément antisémite. Seulement, à chaque crise internationale ou au moment d’une tension avec Israël, la Tunisie a été en proie à des actes antisémites commis par des individus mais pas par l’Etat.

Afrik.com : Pourquoi les juifs se sentent-ils menacés ?

Vincent Geisser :
A cause de la montée, depuis le 14 janvier (la date de la Révolution arabe) des groupes salafistes et radicaux qui représentent une forme de l’islamisme extrémiste. Les salafistes et radicaux menacent tous les citoyens – les juifs, les femmes, etc.- quelque soient leurs croyances. Ils ne ciblent pas particulièrement les juifs. Il n’y a pas de lynchage, ni d’incendie de synagogues ; il s’agit « juste » de discours anti-juifs et non antisémites. En revanche, la Tunisie n’est pas devenue un pays hostile aux juifs.

Afrik.com : Après cette tentative d’enlèvement, la protection des juifs est-elle remise en cause ?

Vincent Geisser :
Non, pas du tout. La Tunisie fait face à la prolifération des groupes identitaires, salafistes et radicaux. Qui tiennent des propos ambigus, d’intolérance et de rejet à l’encontre des juifs. Ce qui peut faire peur à la communauté juive. Certaines familles peuvent se sentir menacées à cause du développement de ces groupes extrémistes. Mais, dire que la Tunisie est devenue un pays antisémite c’est exagéré.

Afrik.com : Qu’est-ce que l’Etat doit faire pour enrayer ce sentiment d’insécurité ?

Vincent Geisser :
L’Etat doit utiliser les institutions pour assurer les droits et devoirs et protéger tous les citoyens, de toutes croyances confondues. Si les juifs sont menacés, ils doivent bénéficier de la même protection que le reste de la population.