Tout plaquer pour sauver le Togo

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Mathilde Moreau a quitté son travail et sa maison qu’elle louait depuis dix ans à Bordeaux pour faire de l’humanitaire au Togo. Depuis la classe de seconde, elle rêvait de s’évader pour oublier ses problèmes de riche. Arrivée en septembre 2011 à Lomé, elle a d’abord distribué une cinquantaine de cartons de vêtements, livres et fournitures aux personnes dans le besoin. Elle a ensuite, entre autres, planté 150 arbres pour construire une école. Rencontre avec cette humanitaire française de 32 ans.

Afrik.com : Vous avez tout plaqué pour aller au Togo. Pour y faire quoi ?

Mathilde Moreau :
Pour mener des actions humanitaires, de solidarité, pour apporter mon aide dans la mesure du possible aux personnes que je rencontrerais, avec qui je travaillerais, à celles qui m’ont paru honnêtes et travailleuses, ainsi que méritantes. Aussi aux personnes qui me semblaient être dans le besoin, à qui je pensais que mon aide servirait plus qu’à d’autres.

Afrik.com : Pourquoi étiez-vous si sûre d’y trouver le bonheur ?

Mathilde Moreau :
Je n’étais pas forcément sûre. En allant en Afrique, j’étais loin de toutes les personnes que je connaissais alors. Pour moi, c’était comme un départ à zéro, tout recommencer, aller à la découverte du bonheur avec des choses simples. J’ai trouvé une certaine forme d’épanouissement quand j’étais utile, et que je voyais les enfants et leurs parents heureux. Mais je pense que ce n’est pas totalement du bonheur. Pour que je sois totalement heureuse, il fallait sauver le Togo, faire que tout le Togo aille bien, c’était impossible, donc j’ai ressenti une forme de frustration. J’aurais aimé les aider, tous, mais c’était ce que je voulais, non ce que je pouvais.

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Afrik.com : Vous n’avez eu aucune angoisse avant de partir, comme ça, vers l’inconnu ?

Mathilde Moreau :
Aucune. J’étais sereine pour une fois! Je ne voyais pas d’où pouvait venir le danger, et je m’efforçais de gérer les problèmes sur place. Six mois avant mon départ, j’ai cherché un logement, j’ai trouvé un forum, une fille m’a mis en contact avec une personne qui avait une maison au Togo. A deux jours de mon arrivée, un souci s’est posé, des personnes occupaient la maison que je devais louer, on m’a proposé une maison plus grande qui n’était pas chouette. Du coup, j’ai laissé tomber, je ne pouvais pas envoyer quatre loyers d’avance, finalement j’ai atterri dans un hôtel bon marché de Lomé, en attendant de trouver mieux. Je suis restée deux mois à l’hôtel, et en fait, la personne avec qui j’étais partie est rentrée en France, du coup je ne pouvais plus supporter le loyer négocié avec l’hôtel.

Afrik.com : Comment vous êtes-vous organisée ?

Mathilde Moreau :
J’ai rencontré un couple de Français qui m’a invité chez eux, j’y suis quand même restée un mois. J’ai été victime du paludisme, ce qui a bloqué mes recherches de logement. Mon père est venu me voir le 28 novembre, et dès que j’étais remise sur pied, j’ai trouvé une location mais ma propriétaire était une grosse folle qui ne supportait pas que j’invite plus de deux personnes, et m’a imposé un couvre-feu à 22 heures. Elle m’a séquestrée une fois avec un invité qui était venu me voir. Elle changeait les closes du contrat presque tous les jours. J’ai vécu pendant le mois et demi qui me restait dans cette maison.

« Pour que je sois totalement heureuse, il fallait sauver le Togo, faire que tout le Togo aille bien, c’était impossible, donc j’ai ressenti une forme de frustration. J’aurais aimé les aider, tous, mais c’était ce que je voulais, non ce que je pouvais. »

Afrik.com : Comment s’explique la réticence de vos proches ?

Mathilde Moreau :
J’ai annoncé mon départ petit à petit, j’ai commencé par ma mère, on est allées se promener et je lui ai expliqué mon projet. Elle s’est demandée si ce n’était pas un coup de tête, j’ai du la convaincre, lui parler de mon projet, de mon logement, et des personnes qui m’accompagnaient. Et quand j’en ai parlé à mon père, ça lui a fait un choc, mais il était plus compréhensif que ma mère, et m’a dit que si c’était ce que je voulais, il n’y avait pas de raison que ça se passe mal. Mon frère l’a aussi très bien compris. Ma grand-mère n’a pas compris pourquoi partir loin pour aider les gens alors qu’il y a des problèmes en France. Les personnes qui m’ont le plus déçue, ce sont mes amies. Elles n’en avaient que faire ou presque. Pour elles, c’était banal, elles se préoccupaient davantage d’être en couple, enceintes, etc.

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Afrik.com : Pourquoi le Togo et pas un autre pays africain ?

Mathilde Moreau :
J’ai déjà connu l’Afrique du Nord, le Maroc et la Tunisie. Je suis partie deux fois au Burkina Faso, j’ai voulu voir autre chose tout en restant dans un pays francophone, car mon anglais est limité. Et J’ai fait des recherches sur le Togo, j’ai constaté que c’était un pays en difficulté, tiraillé entre le Ghana d’un côté, et le Bénin de l’autre. C’est à cause de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les tracés des frontières ont été faits et que les habitants ont été séparés des deux côtés. Aujourd’hui, pour être réunies, ces familles doivent payer pour traverser cette frontière.

Afrik.com : D’où vous est venue cette idée de faire de l’humanitaire en Afrique ?

Mathilde Moreau :
J’avais cumulé plusieurs affaires, des vêtements, des livres, des fournitures scolaires pour l’Afrique. J’en ai suffisamment récupérées pour en faire des cartons que j’ai envoyés en mars 2011 par containers, au total une cinquantaine par le biais d’une association qui s’occupe de cela. A 160 euros le mètre cube, les 50 cartons représentaient un peu moins de 2 mètres cubes, soit 290 euros. Je suis partie en septembre 2011, pour réceptionner tout ça, distribuer, et veiller à ce que cette aide revienne bien aux gens dans le besoin. Les cartons, partis du Havre en décembre 2011, sont finalement arrivés là-bas en février 2012.

« J’ai tellement honte de tout ce qu’on a, et on voit les Africains qui n’ont même pas de l’eau à boire, des soins hospitaliers, donc il est important pour moi de montrer que tout le monde n’est pas attiré par l’argent.»

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Afrik.com : Quelles ont été vos actions sur place ?

Mathilde Moreau :
Couper un arbre à la machette! C’est très dur, mais j’ai finalement réussi à en faire tomber un. C’était pour la construction d’une balançoire. On a tout porté à l’épaule pour joindre l’endroit situé à 2 ou 3 km, où on devait les déposer. Je constate quand même que les Africains ont une masse musculaire plus développée que les Français. Je pratique un sport de combat en France, or j’ai essayé de me battre avec eux, je me suis faite ridiculiser comme un poids plume. Ils ont l’habitude de porter de lourdes charges. C’était très fatiguant, j’ai donné tout ce que j’ai pu, j’ai perdu 10 kg en très peu de temps, même si je me nourrissais correctement, à cause de l’effort physique fourni et des températures.

Afrik.com : Vous dites que l’on vous a considérée comme une reine, comment est-ce que cela s’exprime ?

Mathilde Moreau :
Un accueil grandiose. Des cérémonies exceptionnelles, où les Blancs sont considérés comme des demi-Dieux. J’arrivais à l’improviste pour ne pas assister à tout ce cérémonial car je ne pense pas que les Blancs sont supérieurs aux Noirs. J’ai tellement honte de tout ce qu’on a, et on voit les Africains qui n’ont même pas de l’eau à boire, des soins hospitaliers, donc il est important pour moi de montrer que tout le monde n’est pas attiré par l’argent. Il n’y a pas que l’argent qui compte, et tout dépend de ce que l’on en fait.