Torture pendant la guerre d’Algérie : les grandes douleurs sont muettes

La torture en Algérie, problème franco-algérien ou franco-français ? Les survivants de la guerre d’Algérie se réfugient dans le silence. Les mots écorchent la douleur, la ravivent.  » C’était la guerre « , revient comme un leitmotiv pour éviter un déferlement de mots qui en appellent toujours d’autres.

Le témoignage de Salah a été arraché dans la douleur. Il ne ressent ni haine, ni ressentiment.  » C’était un pauvre appelé. Je ne lui en ai jamais voulu. Il a pleuré autant que moi « . Il avait 14 ans, Salah. Il revenait du marché hebdomadaire sur un petit mulet. Il était fier, ce jour-là. Il avait hâte d’arriver à la maison pour prouver à son père qu’il pouvait désormais aller tout seul au marché, à cinq kilomètres du village. Au détour d’un virage, il voit un beau burnous à dos de chameau dans le fossé. Il court pour le prendre. C’était son père sous le burnous. Tombé du haut de la plus grande falaise. D’une rafale de mitrailleuse dans le dos. Avec ses 14 ans et ses bras maigres, il avait réussi à faire monter le cadavre de son père sur le mulet.

Ali, le père de Salah, était enrôlé de force durant la seconde guerre mondiale. Il avait fait la campagne d’Italie. A son retour, il avait juré de ne plus prendre d’armes. Il a été fusillé pour servir de  » baptême de feu  » à un appelé. Un officier, surnommé blond-blond, avait ordonné à un  » bleu  » de tirer, pour l’exemple, sur Ali. L’appelé a craqué et a tiré les yeux fermés. Ali est tombé mort. De la falaise, d’une rafale de mitrailleuse. Tout le village y assistait. Sauf Salah, le fils d’Ali. Mais Salah ne veut pas de la haine. Il préfère juste chérir les souvenirs de son père.

Gymnase Japy-Vincennes : six mois d’arrêt

Larbi a fréquenté le gymnase Japy durant la guerre d’Algérie. Malgré lui. Il a été arrêté place Saint-Michel, à Paris, dans un hôtel communautaire. Avec une vingtaine de ses compatriotes. Direction le Gymnase. Plein à craquer. Debout pendant 48 heures par manque de place. Le plus difficile était à venir.  » Ils m’ont suspendu par les pieds. Ils me battaient à tour de rôle. Ils étaient habillés en cuir. Ils me menaçaient de m’emmener faire un tour en 203 « .

Langage camusien. Larbi ne sait pas qui se cache derrière le pronom personnel. Des gens habillés en cuir, c’est l’image qu’il garde de sa détention. Au bout de quelques jours, il a été transféré à Vincennes.  » C’était plus agréable. Les geôliers nous insultaient de temps à autre mais ils ne nous ont jamais frappé « .

La torture en Algérie ?  » Il ne faut pas oublier que c’était la guerre. Les nôtres aussi ont fait des horreurs même si ce n’est pas aussi systématique. Laissons les Français avec leur conscience « . Larbi a mis  » sa  » guerre d’indépendance dans le tiroir de souvenirs. Il a continué à vivre en France après la libération de l’Algérie en 1962. Jusqu’à sa retraite en 1995.

Larbi est le fils d’Ali et le frère de Salah. Toute sa famille n’a pas eu sa chance. Vava Salem n’est plus là pour raconter les séances de gégéne et les baignoires d’eau savonneuse, ni les zébrures de nerfs de boeuf sur son dos squelettique. De son vivant, il disait que la tombe effacera tout. Il faut croire que non. Le présent a besoin de la mémoire. De toutes les mémoires.