Togo : Aimes-Afrique lutte contre le sida en pays Kozah

Les causeries

Les festivités des Evala, qui marquent le passage à l’âge adulte en pays kabyé, dans le Nord du Togo, ont permis à l’ONG togolaise Aimes-Afrique d’approcher le maximum de gens du 18 au 24 juillet derniers pour les sensibiliser au sida. Une campagne réussie pour l’ONG qui est parvenue à toucher plus de 7 000 personnes.

Cette année, la région de la Kozah n’a pas fait qu’accueillir les Evala. Entre les luttes traditionnelles de jeunes hommes entrant dans la vie adulte, les populations locales ont également vu arriver la caravane de l’ONG Aimes-Afrique. Objectif de cette dernière : profiter de cette fête célébrée en pays Kabyé pour informer sur le VIH-Sida et faire dépister gratuitement un maximum de gens. Cette manifestation culturelle très courue se déroule durant deux semaines dans les quinze cantons entourant la ville de Kara. On estime à environ 500 000 le nombre de personnes qui se déplacent pour y assister tous les ans. « L’attente des populations est grande, ils veulent connaître leur statut sérologique. Dans les foyers, les mentalités changent et davantage de gens se sentent concernés », note le docteur Kodom, président de Aimes-Afrique. « Certains m’ont dit que c’était une mauvaise idée de mener cette campagne durant la grande fête des Evala car les gens n’allaient pas vouloir gâcher leur bonne humeur par une éventuelle mauvaise nouvelle. Mais au contraire, ils étaient prêts à nous accueillir depuis longtemps. » Les Evala, un sésame pour une opération réussie. Dimanche 18 juillet, premier jour de la campagne, touristes, locaux, militaires, policiers, Togolais de la diaspora, tous se pressent pour venir gonfler la file devant le car blanc de l’ONG.

Kits de dépistage
« Il y a un réel engouement des populations même si certains pensent encore que faire son test est forcément le meilleur moyen de déclencher la maladie. A Kara, beaucoup hésitent à se faire dépister, dans les cantons, c’est plus facile », confie Yao, étudiant et membre de Aimes-Afrique. « C’est vrai que certains sont également motivés par le t-shirt, la casquette, le porte-clés et les préservatifs que nous distribuons. D’autres encore pensent que c’est l’hôpital qui est arrivé au village et s’ajoutent à la file », poursuit le jeune homme aux fossettes, ravi de participer à l’opération. Et puis, par mimétisme dans les villages, lorsque la voisine va se faire dépister, on le fait aussi. Néanmoins, certains le font en connaissance de cause. C’est le cas de Caroline. « On ne sait pas ce qu’il y a, donc il faut le savoir », avance la commerçante dans un français approximatif. « C’est la première fois, je voulais le faire à Pya [l’ONG y était deux jours auparavant] mais comme je suis aussi dans la chorale je n’ai pas pu rester dans la file. Aujourd’hui, je vais le faire ! Je ne suis pas seule, beaucoup de dames de mon groupe veulent aussi le faire. » Si cela peut paraître étonnant, les enfants aussi se sentent concernés, à l’instar de Maxime, 12 ans. « Je n’ai encore jamais eu de rapports sexuels mais si ma mère ou mon père l’ont, je peux aussi être infecté », affirme le petit garçon, bien informé.

Autour d’eux, des dizaines de bénévoles s’affairent. Il faut fournir les tickets-code pour l’ordre de passage, calmer les impatients de la file, aider au remplissage des fiches de sérologie sur la vie du patient, informer les patients, faire les tests et délivrer les statuts sérologiques. En moyenne, l’attente du patient peur atteindre une heure. Personne n’a le loisir de suivre les luttes qui se tiennent à 500 mètres de là. Ni même de prêter attention à l’ambiance festive. Non loin, des dames vendent des sandwichs, des pastels (beignets à la farine et à la viande) et même du toukoutou, boisson togolaise alcoolisée à base de mil. Le président de l’association estudiantine pour la lutte contre les IST/Sida, Akdi Emmanuel Essomanam confirme. « Quelque soit la localité, on n’a pas le temps de chômer. Nous voulions aider Aimes-Afrique car cela nous permet d’acquérir une meilleure expérience du terrain. On a déjà réalisé des activités sur le campus de Kara mais jamais dans les cantons. Etre en contact avec les réalités nous permet de lutter contre nos propres préjugés. » En tout, 59 étudiants membres de l’association prêtent mains forte à ceux en médecine venus de Lomé.

Les causeries
La campagne de dépistage, c’est aussi des séances de questions- réponses. La plupart des gens sont attentifs aux conseils dispensés en langues kabyé et français, bien maîtrisé dans la région. Le conseiller incite l’assemblée à poser des questions mais peu osent le faire. « On les prépare surtout à un statut sérologique négatif avant qu’ils ne fassent le test. On leur dit que la séropositivité n’est pas une fatalité et nous leur parlons de la prise en charge qui sera effectuée après notre départ », explique un bénévole. Pourtant certains ne reviennent jamais chercher leurs résultats malgré la faible attente. Parmi ceux qui reviennent, les réactions sont diverses.

Aux dires des étudiants, certains réagissent sans surprise « comme s’ils savaient déjà ». Malgré la difficulté de l’annonce d’une mauvaise nouvelle, ils expliquent tous la nécessité de traiter cette phase de manière rapide pour éviter la stigmatisation. « Si on tarde avec un patient, les autres de la file s’imaginent tout de suite que c’est parce qu’il est séropositif. Or, ce sont souvent des gens qui se connaissent car ils sont de la même localité », confie Emmanuel. Après l’annonce de la maladie, la séropositivité est très souvent source d’oubli social.

Causeries et conseils

Dans la ville de Kara, les mêmes activités sont organisées dans le collège d’enseignement général. Sur le terrain de football, un match distrait quelques peu les bénévoles. Derrière le bâtiment abritant les classes de couleur beige, un petit groupe de cinquante personnes sont là pour la campagne, tout comme Thierry, 26 ans, étudiant en anglais. « J’ai appris cela à la radio. Je n’appréhende pas trop le résultat car je me protège régulièrement. C’est une bonne chose qu’il soit là car moi je voulais le faire mais quand j’ai su que c’était gratuit ici je n’ai plus hésité. Lors de la causerie, j’ai appris que le sida favorisait d’autres maladies, je l’ignorais. » Tous les thèmes principaux sont abordés : les risques à éviter pour ne pas être contaminé par le VIH, les deux types de préservatifs masculins et féminins, l’importance de la consultation prénatale pour les femmes enceintes, la nécessité d’une bonne hygiène de vie, la durée de trois mois d’incubation du virus. Organisée dans le but de mieux informer les personnes qui pensent connaître la maladie, la causerie-conseils est une étape primordiale dans cette campagne de dépistage. Car éduquer reste le meilleur moyen de lutter contre le Sida. Ce matin, tous sont attentifs aux réponses du conseiller. « Et l’alcool, ça peut tuer le virus ? », lance un jeune homme vêtu d’un sweat-shirt bleu.
« Oui, mais l’alcool à 70° ! L’eau de javel aussi, mais attention, il faut attendre dix bonnes minutes avant que le virus ne meurt donc, le mieux, lorsque vous allez chez le coiffeur, par exemple, messieurs, c’est d’amener vos propres tondeuses ! », explique Mathieu Pitaham, 47 ans, conseiller au sein de Aimes-Afrique, militaire au camp régiment parachutiste commando de Kara et également technicien supérieur de laboratoire.

« Mais tous refusent de les utiliser », bougonne un autre auditeur. Interrogé, il raconte : « les coiffeurs prétendent que nos tondeuses ne sont pas de bonne qualité et qu’ils ne peuvent bien travailler avec elles. La solution, je crois, c’est de la faire acheter par le coiffeur lui-même. Ainsi pas de problème », conclut-il, un sourire aux lèvres.
« Même si des risques de contamination existent aussi par manque d’hygiène, poursuit Mathieu Pitaham, le risque majeur vient toujours du rapport sexuel non protégé, car les contacts prolongés provoquent des lésions par lesquelles le virus se propage. Même si elles ne sont pas accompagnées de douleurs physiques. »

Le car de Aimes-AfriqueFin de la campagne mais un dernier tour est organisé dans la ville et ces cantons proches durant plus d’une heure avec tous les véhicules de l’ONG. Aux commandes du cortège, le Dr. Kodom ne lâche pas son téléphone portable duquel il téléguide l’opération. Dehors, il fait nuit depuis déjà une heure. En dépit du cafouillage, on continue de distribuer t-shirts, portes- clés, autocollants et préservatifs aux personnes croisées sur la route. Ces derniers, ravis, réclament « condoms, condoms ! ». Le message est passé. Un bon début pour faire comprendre que la maladie existe et qu’il faut s’en protéger.