Tierno Monénembo : l’écriture au défi du génocide

Dire l’indicible, peindre le génocide : c’est l’oeuvre titanesque à laquelle s’est attelé l’écrivain guinéen à propos du drame rwandais de 1994.

Tierno Monénembo n’en est pas à son coup d’essai, puisque cet universitaire originaire de Guinée a déjà publié une demi-douzaine de romans, édités aux Editions du Seuil, parmi lesquels  » Les écailles du ciel « , Grand Prix de l’Afrique noire en 1986. Mais avec  » L’Aîné des orphelins « , paru en mai 2000, l’écrivain se confronte au défi le plus lourd qu’il ait jamais tenté de relever : dire l’indicible, peindre le génocide, sa logique imprévisible et ses conséquences tragiques.

Et de cette gageure historiquement insoutenable, il fait un coup de maître littéraire. D’abord, en abandonnant tout jugement moral sur les actes des uns ou des autres, puis en faisant, dans son propre texte, une part au creusement de l’amnésie et à l’auto-aveuglement des acteurs et des victimes, enfin en adoptant, pour se rapprocher des événements, le regard vide et incrédule d’un enfant rescapé par miracle, ballotté dans l’angoisse quotidienne d’un perpétuel arrachement.

Il ne faut pas espérer comprendre d’emblée, tant la psychologie balbutiante et obnubilée du héros, Faustin Nsenghimana, va proposer de fausses pistes à suivre, tant les rebondissements seront nombreux. La fatalité qui s’acharne sur lui semblera à plusieurs reprises prise en défaut, proche d’un dénouement heureux. Mais il n’y aura pas de dénouement heureux. Il n’y aura même pas de dénouement, au sens vrai du terme. A aucun moment l’angoisse, l’abandon, la misère, ne se desserreront entièrement.

Que reste-t-il d’une enfance quand les massacreurs l’ont fauchée, quand elle a traversé l’épisode irrationnel et brutal des croix rouges peintes sur les maisons dont les familles sont un beau jour condamnées, sans raison qui vaille. Cette Saint-Barthélémy rwandaise survient en plein jour dans un village où rien ne semblait la rendre possible, qui avait jusque là pu rester à l’écart des affrontements ethniques.

Même les bons sont maladroits

Faustin, de mère tutsi et de père hutu, porte en lui même la négation et le refus de cette folle haine qu’il ne saurait comprendre. Est-il vraiment orphelin, ou seulement égaré, cet enfant jeté sur les routes de son pays après que cette malédiction d’intolérance eut dévasté son existence ? De ses rencontres, Tierno Monénembo tire une peinture juste et crue des malheurs du Rwanda : tous les personnages, vue par les yeux de Faustin, révèlent leurs ridicules et leurs manques.

Même les bons se révèlent maladroits, sourds à sa détresse, et ceux qui veulent lui venir en aide comprennent-ils vraiment ce qu’il recherche, eux à qui il cache, jusqu’au bout, cette tragédie qu’il a vécue et qu’il ne révèle que dans les dernières pages du livre ? Les journalistes occidentaux, qu’il accompagne sur les lieux du génocide, peuvent bien lui faire rejouer, de manière factice, des centaines de scènes atroces qu’il recompose pour leur complaire, celles qu’ « il a réellement vécues, et qui ne sont pas de l’ordre du jeu, sont un hurlement intérieur qu’il ne parvient pas à exprimer.

Tierno Monénembo ne cherche pas des responsabilités, il ne vient pas en justicier, il reste romancier : attaché à témoigner, pour l’avenir, de l’invraisemblable inhumanité de l’homme, de ce comportement de bête fauve qu’il adopte soudain, de l’imprévisibilité de la barbarie, et de la facilité déconcertante avec laquelle en une minute une victime se mue en bourreau, un juste en assassin, un voisin en ennemi mortel. Son livre est sans leçon : il est simple et fort, comme un acte. Car montrer, c’est déjà commencer à résister.

Commander le livre, Seuil, mai 2000