Thylacine : avec « Shark Island », l’électro française rallume la mémoire du génocide des Herero et Nama


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Thylacine
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Le musicien électronique français Thylacine, alias William Rezé, consacre l’un des morceaux forts de son album ROADS Vol.3 à Shark Island, ancien camp de concentration allemand en Namibie. Enregistré avec un chœur nama et nourri de sons de terrain, le titre transforme un voyage musical en geste de mémoire.

William Rezé compose en mouvement. Depuis son premier album enregistré à bord du Transsibérien (2015), il a posé son studio mobile sur les routes argentines pour ROADS Vol.1 puis aux îles Féroé pour ROADS Vol.2. Avec ROADS Vol.3, sorti le 31 octobre 2025 chez Yotanka Records. Puis c’est la Namibie qu’il a traversée pendant trois mois et demi, caravane Airstream aménagée en studio, à l’écart des réseaux. Sa compagne Cécile Chabert l’accompagnait, caméra en main. Elle signe les images du documentaire et des clips associés à l’album.

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Parmi les onze morceaux du disque, un sort du cadre de la carte postale sonore. « Shark Island » plonge dans l’un des angles les moins fréquentés de la mémoire coloniale européenne avec le génocide des Herero et des Nama, perpétré par l’Empire allemand dans l’actuelle Namibie entre 1904 et 1908. Shark Island, aujourd’hui une péninsule rattachée à la ville de Lüderitz, fut transformée entre 1905 et avril 1907 en camp de concentration.

Pas de sépulture

Entre 1 032 et 3 000 Herero et Nama, hommes, femmes et enfants, y périrent, victimes du travail forcé, de la famine, des maladies et des violences et certaines estimations plus récentes, notamment celles de l’organisme de recherche Forensic Architecture, avancent jusqu’à 4 000 morts. Une grande partie des corps n’a jamais été inhumée et selon des témoignages recueillis par leurs descendants, nombre d’entre eux ont été jetés à la mer. De 86 000 Hereros environ avant le massacre, il n’en restera plus que 15 000 à la fin de ce génocide en 1907.

Une chorale nama dans l’église de Lüderitz

Thylacine raconte que c’est par des rencontres et des lectures sur place qu’il a découvert l’histoire de Shark Island. Il a écrit les paroles du morceau en lien avec un chef nama qu’il a rencontré là-bas, lequel les a relues et validées. L’enregistrement s’est ensuite tenu dans la Felsenkirche, l’église allemande de Lüderitz construite après la fermeture du camp, grâce au travail forcé de survivants, avec le Lüderitz Rogate Koor, un chœur nama amateur avec lequel il a travaillé pendant une semaine.

Musicalement, « Shark Island » tisse des nappes électroniques, des percussions organiques et des chants nama. Le résultat est sombre, presque cérémoniel, sans jamais verser dans l’illustratif. Le morceau est accompagné d’un clip tourné par Cécile Chabert. Seule derrière la caméra, elle suit Thylacine sur l’île et à travers son histoire, croise des portraits des Nama et Herero d’aujourd’hui sur fond de paysage aride.

Un génocide reconnu tardivement, des réparations toujours débattues

Le morceau prend une résonance particulière au regard d’une mémoire encore incomplète. Le génocide des Herero et Nama demeure peu connu du grand public en Europe comme en Afrique francophone. Pourtant, il est généralement considéré comme le premier génocide du XXe siècle. L’Allemagne n’a officiellement reconnu le caractère génocidaire de ces crimes qu’en mai 2021, à l’issue de cinq années de négociations avec Windhoek. Dans le cadre de cet accord, Berlin a promis 1,1 milliard d’euros d’aide au développement sur trente ans, en refusant toutefois de qualifier cette somme de réparations. Le président Frank-Walter Steinmeier a présenté des excuses lors d’un déplacement officiel en Namibie fin 2021. Un geste que les représentants herero et nama jugent cependant insuffisant, tant l’accord intergouvernemental reste, à leurs yeux, dénué de portée juridique et de reconnaissance individuelle.

Les représentants des communautés herero et nama ont rejeté l’accord n’ayant pas été associés aux négociations entre gouvernements.

En Namibie, cette mémoire reste vive et disputée : demandes de réparations directes, transmission familiale, débats autour des lieux de massacre. Le site de Shark Island lui-même est aujourd’hui un camping, et des projets d’expansion portuaire et d’hydrogène vert menacent des zones où des fouilles forensiques ont identifié des sépultures de l’époque du génocide.

L’électronique comme espace de transmission

Avec « Shark Island », Thylacine évite l’écueil du tourisme sonore. Le morceau s’appuie sur une relation de travail construite avec les habitants de Lüderitz. Il a prévu crédits, rémunération, validation par un chef, semaine d’enregistrement collectif avec le chœur. Ce n’est pas la première fois que la musique électronique s’aventure dans les zones de mémoire coloniale, mais la démarche est ici documentée et ancrée dans cette relation directe avec la communauté.

Le morceau restitue une part sonore de l’histoire de Shark Island. Pour l’ensemble de ROADS Vol.3, ce titre marque une évolution dans la méthode de Thylacine. Ainsi, il associe désormais son immersion géographique à un travail sur la mémoire historique locale. Sur Shark Island, ce travail rejoint une histoire que l’Allemagne n’a formellement reconnue qu’en 2021, plus d’un siècle après les faits.

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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