Aloys Bigirankana : hommage à une grande figure de la musique rwandaise


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Aloys Bigirankana
Aloys Bigirankana

Samedi 29 août 2026, la nouvelle de la disparition d’Aloys Bigirankana se répandait sur les réseaux sociaux rwandais. Avec lui disparaît l’un des pionniers de la musique moderne du pays, issu de cette première génération d’artistes qui s’initièrent aux instruments occidentaux dans les établissements scolaires disposant d’orchestres et de matériel musical.

Chanteur et instrumentiste au talent singulier, Aloys Bigirankana connut une grande popularité au Rwanda durant les années 1970 et 1980. Il demeure surtout associé à sa célèbre chanson « Nasezeye ku rukundo », composée au début de sa carrière et interprétée dès 1973. Son titre peut se traduire par « J’ai définitivement renoncé à l’amour ».

Véritable classique de la musique rwandaise, cette chanson a traversé les décennies. Elle demeure, aujourd’hui encore, connue et appréciée par plusieurs générations de Rwandais.

Une chanson inspirée d’un amour impossible

« Nasezeye ku rukundo » raconte l’histoire douloureuse d’un jeune homme confronté à un amour qu’il ne parvient pas à concrétiser. Profondément épris de sa fiancée, il ne dispose pas des moyens nécessaires pour s’acquitter de la dot. Dans l’espoir de réunir l’argent nécessaire à leur mariage, il part travailler en Ouganda.

À son retour au Rwanda, son rêve est brisé car pendant son absence, sa fiancée a épousé un commerçant qui, contrairement à lui, avait les moyens de verser la dot. Anéanti par cette déception, le jeune homme sombre dans une profonde tristesse avant de repartir définitivement en Ouganda.

Aloys Bigirankana avait toutefois précisé qu’il ne s’agissait pas d’une histoire vécue. Le musicien s’était inspiré d’une réalité sociale fréquente à l’époque, lorsque de nombreux Rwandais partaient travailler en Ouganda et découvraient parfois, à leur retour, que la femme qu’ils espéraient épouser avait refait sa vie. Le parcours de son propre père, qui avait lui aussi travaillé en Ouganda, aurait également nourri son imagination, sans que celui-ci ait vécu la mésaventure amoureuse racontée dans la chanson.

Le Rwanda perd un artiste et un chirurgien

Aloys Bigirankana développa très tôt son talent musical au Collège officiel de Kigali. Son père lui avait appris à jouer de l’inanga, instrument traditionnel rwandais, avant qu’il ne découvre notamment la guitare au sein de l’orchestre de son établissement.

Il poursuivit ensuite des études de médecine à l’Université nationale du Rwanda, où il rejoignit l’orchestre Salus Populi. Il y évolua aux côtés de plusieurs musiciens qui allaient, comme lui, marquer leur époque, parmi lesquels Nyangezi Masabo, Boni Ntage et Déo Munyambuga.

À la fin de leurs études universitaires, Aloys Bigirankana et plusieurs anciens membres de Salus Populi fondèrent l’orchestre Umuriri à Kigali. Cette nouvelle expérience contribua à asseoir sa place dans le paysage musical rwandais.

Mais la musique ne constituait que l’une des dimensions de sa personnalité. Parallèlement à sa vocation artistique, Aloys Bigirankana poursuivit une carrière médicale. Après ses études au Rwanda, il obtint une bourse pour se spécialiser en chirurgie au Sénégal. Il exerça notamment à l’hôpital de Ruhengeri, où il dirigea le service de chirurgie, avant d’occuper pendant plusieurs mois la direction de l’hôpital de Gisenyi.

Un homme décrit comme humble et généreux

Selon plusieurs témoignages, Aloys Bigirankana était un homme d’une remarquable intelligence. Sa simplicité, sa discrétion et ses qualités humaines auraient profondément marqué ceux qui l’ont côtoyé.

Installé en France, Joseph Ngarambe se dit profondément attristé par la disparition de cet homme « bourré de talent » et doté, selon lui, d’une grande sagesse. Les deux hommes avaient fréquenté la même université à partir de 1975 et avaient continué à se croiser au fil des années, bien après leurs études.

Joseph Ngarambe décrit Aloys Bigirankana comme un homme généreux, profondément humain et d’une humilité hors du commun. Selon son témoignage, une jeune fille prénommée Jacky aurait affirmé qu’il l’avait sauvée pendant le génocide de 1994, en l’arrachant aux mains de ses bourreaux. Elle le considérait depuis comme son propre père.

Au-delà de ces controverses, les témoignages de ceux qui l’ont connu dessinent le portrait complexe d’un homme dont la vie fut marquée par la musique, la médecine et les profondes fractures de l’histoire rwandaise.

Une voix qui appartient à la mémoire du Rwanda

Né en 1952 à Rugendabari, Aloys Bigirankana est décédé à Kigali, laissant derrière lui un héritage musical considérable. Musicien polyvalent, il jouait notamment de la guitare, de la basse, du saxophone, des percussions et de l’inanga traditionnel.

En 1987, sa chanson « Ni inde wagabana inka y’ubumanzi » lui avait notamment permis de décrocher la première place du Festival Prix Sebatunzi. Mais c’est avant tout « Nasezeye ku rukundo » qui reste attachée à son nom et continue de faire vivre sa voix.

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Son talent et sa contribution à la préservation de l’histoire musicale du Rwanda font de lui une figure majeure de cette mémoire. Ses mélodies et les récits portés par ses chansons continuent de résonner à travers les générations, comme autant de fragments d’une époque et d’une histoire.

À travers son œuvre, Aloys Bigirankana demeure présent dans la mémoire de ceux qui l’ont connu, de ceux qui ont aimé sa musique et de ceux qui, aujourd’hui encore, découvrent ses chansons. Il appartient désormais à la mémoire musicale du Rwanda, mais sa voix, elle, n’a pas fini de chanter.

Faustin Kabanza
LIRE LA BIO
Faustin Kabanza est penseur et chroniqueur engagé, particulièrement attentif aux questions sociopolitiques, intellectuelles et humaines liées à l’Afrique, notamment à l’Afrique centrale. Linguiste et éducateur spécialisé de formation, il s’intéresse à la transmission du savoir et aux dynamiques culturelles et sociales du continent
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