Terre d’immigration, la Guyane française frôle les 300 mille habitants


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Guyane française vue aérienne

Grâce à une natalité élevée et à une forte immigration, la Guyane française a multiplié sa population par onze depuis 1950. Facilement accessible et très dynamique, cette terre d’Amérique du Sud reçoit désormais des migrants et des réfugiés venant de nombreux pays et de différents continents.

Selon les données publiées au mois de janvier par l’Insee (l’institut national français de la statistique), la population guyanaise est officiellement estimée à 288 mille habitants au 1er janvier 2020, soit au début de l’année précédente. Compte tenu de l’importante croissance démographique et de la difficulté de recenser l’intégralité des immigrés clandestins présents dans le département, la population actuelle de la Guyane française peut être estimée à presque 300 mille personnes, voire légèrement davantage.

Un grand dynamisme démographique

Située en Amérique du Sud, entre le Brésil et le Suriname, la Guyane a donc vu sa population considérablement augmenter depuis sa départementalisation en 1946, année à partir de laquelle les autorités françaises commencèrent à s’intéresser réellement à ce territoire presque aussi grand que le Portugal, et recouvert à plus de 90% par la forêt amazonienne. Un département qui comptait un peu plus de 25 mille habitants en 1950, principalement d’origine africaine et européenne, et qui vit quelques années plus tard la construction d’un vaste centre spatial à partir duquel sont aujourd’hui lancées les fusées franco-européennes Ariane, leader mondial du lancement de satellites. La Guyane abrite également une base militaire, et constitue un important terrain d’entraînement pour la Légion étrangère.

Ce dynamisme démographique s’explique par les niveaux élevés de fécondité et d’immigration, qui font de la Guyane le territoire ayant à la fois la plus forte natalité (3,6 enfants par femme) et la plus forte immigration de l’ensemble du continent américain, proportionnellement à sa population. Sur les cinq dernières années, le département a reçu près de 4 000 demandeurs d’asile par an, en moyenne, et venant s’ajouter à l’immigration régulière ainsi qu’aux immigrés clandestins ne formulant pas une demande d’asile. Désormais, plus du tiers de la population guyanaise est étrangère, et environ 70 % des nouveau-nés ont au moins un parent de nationalité étrangère (ceux de nationalité française pouvant eux-mêmes être d’origine étrangère).

Le territoire européen le plus accessible au monde

Si la Guyane a longtemps reçu des migrants venant essentiellement d’Haïti et des deux pays frontaliers, le Suriname et le Brésil, ce département français d’outre-mer accueille aujourd’hui un nombre grandissant de migrants aux lointaines origines. Et ce, surtout depuis la quasi-fermeture des frontières de l’Union européenne, sur le vieux continent, et la quasi-fermeture de la frontière américano-mexicaine (avec la construction d’un mur et l’installation de grillages et de barbelés le long d’une partie de cette frontière, et la signature d’accords avec le Mexique en vue d’en éloigner les migrants, en les maintenant dans le sud du pays).

Compte tenu de ses plus de 1200 km de frontières (difficilement contrôlables, car principalement fluviales et en pleine forêt amazonienne), du coût élevé des expulsions des migrants vers leurs lointains pays d’origine, et de la politique très souple menée par certains pays voisins en matière d’octroi de visas, la Guyane française est donc devenue le territoire européen le plus facilement accessible au monde. Ainsi, de nombreux migrants venant du bassin méditerranéen transitent par le Brésil afin d’atteindre la Guyane française, qui a reçu, par exemple et rien que pour le premier trimestre de l’année 2020, environ 500 réfugiés syriens et moyen-orientaux avant la quasi-interruption des liaisons aériennes entre le Brésil et les pays du Moyen-Orient. Une facilité qui contraste avec les difficultés inhérentes aux voies traditionnelles vers l’Union européenne, désormais dangereuses et souvent meurtrières (par la méditerranée, voire également le Sahara).

Mais en dépit de ce dynamisme démographique, la Guyane demeure toutefois très largement sous-peuplée. À titre de comparaison, sa population est encore inférieure à celle de l’île de la Martinique, autre territoire français des Amériques, qui compte environ 360 mille habitants pour une superficie 74 fois plus petite (et, de surcroît, à 42 % recouverte de forêts). Le département devrait cependant bientôt dépasser la Martinique, puis la Guadeloupe, et devenir ainsi le territoire français le plus peuplé du continent.

Une économie dynamique

Portée par sa croissance démographique, la Guyane connaît également un assez important dynamisme économique, et affiche régulièrement le taux de croissance le plus élevé de l’ensemble des départements français (environ 3 % en moyenne, et 4,1 % en 2019). La Guyane française se présente comme un véritable chantier à ciel ouvert, où se multiplient les grands travaux : infrastructures, logements, établissements scolaires…

Si le secteur du bâtiment et des travaux publics est particulièrement dynamique, et source de nombreuses opportunités d’affaires et d’investissement, le département est également à la pointe de la haute technologie, et en particulier dans le domaine spatial (avec le centre spatial de Kourou, et les nombreuses entreprises qui y sont liées) et dans celui des énergies renouvelables. Sur ce dernier point, la Guyane produit aujourd’hui 68 % de son électricité à partir d’énergies vertes (hydraulique, solaire et biomasse), ce qui constitue, de très loin, le taux le plus élevé de l’ensemble des départements français. Ce taux devra d’ailleurs être porté à 100 % d’ici 2030, conformément à la politique gouvernementale qui impose à l’ensemble des départements français d’outre-mer, dépourvus de ressources énergétiques fossiles, d’être totalement autonomes en matière de production électrique d’ici à la fin de la décennie. Dans ce cadre, les grands projets se succèdent sur le territoire, où une troisième centrale biomasse vient d’entrer en production, en décembre 2020, et où une importante centrale électrique solaire devrait voir le jour en 2023. Cette dernière a même pour particularité d’être, à l’heure actuelle, le plus grand projet au monde de stockage d’énergies renouvelables intermittentes grâce à l’hydrogène (capacité de stockage de 120 MWh par ce procédé, sur un total de 140 MWh).

Conséquence de ce dynamisme, et malgré un niveau de vie globalement inférieur à celui de la France métropolitaine, du fait des multiples répercussions de l’éloignement, la Guyane française constitue le territoire le plus riche de l’ensemble de l’Amérique du Sud continentale, avec un PIB par habitant de 15 163 euros début 2020 (soit 16 983 dollars), devant l’Uruguay (16 190 dollars), le Chili (14 896 dollars) et l’Argentine (9 912).

Les ultramarins français : des citoyens à part entière

Tout comme les autres citoyens français d’outre-mer, au nombre de 2,7 millions, les Guyanais jouissent exactement des mêmes droits civiques que leurs compatriotes de France métropolitaine. Une égalité en droits qui paraît évidente, mais qui constitue pourtant une différence radicale avec la situation qui prévaut dans les territoires d’outre-mer appartenant au Royaume-Uni, aux États-Unis et aux Pays-Bas, soit les trois autres pays ayant de lointaines possessions. En effet, si les ultramarins français, quel que soit le niveau d’autonomie de leur territoire, peuvent participer à l’ensemble des élections nationales (présidentielle, législatives et sénatoriales) et être représentés au sein des institutions politiques nationales (Assemblée nationale et Sénat), ceci n’est absolument pas le cas des ultramarins britanniques et de la grande majorité des ultramarins américains et néerlandais, auxquels interdiction est donc faite de prendre part à la gestion des affaires de la nation, et d’avoir la moindre possibilité d’influer sur son présent et sur son avenir. Un schéma de type colonial et une approche quasi ségrégationniste qui régissent encore aujourd’hui la relation de ces pays avec leurs territoires d’outre-mer, majoritairement peuplés de personnes aux origines non européennes.

Ainsi, les ultramarins britanniques ne peuvent prendre part à aucune élection nationale, ni être représentés dans aucune institution politique nationale. Côté néerlandais, 92 % des populations d’outre-mer n’ont pas le droit de participer aux élections nationales, ni d’être représentés dans les institutions politiques nationales. Les 8 % restants, bénéficiant des mêmes droits civiques que leurs compatriotes de métropole, correspondent aux habitants des trois territoires d’outre-mer les moins peuplés (Bonaire, Saint-Eustache et Saba), et n’ont obtenu cette égalité de traitement qu’en 2010.

Enfin, et à l’exception des habitants d’Hawaï, les populations des territoires américains d’outre-mer ne peuvent participer ni aux élections présidentielles, ni aux sénatoriales. Toutefois, ils ont le droit de prendre part aux élections législatives, …mais pour élire un député qui n’a guère le droit de voter à la Chambre des représentants (équivalent américain de l’Assemblée nationale). Ce qui revient donc à considérer, de facto, que ces ultramarins américains ne peuvent prendre part à aucun scrutin national, ni être représentés dans aucune des instances politiques nationales. Quant à l’Etat de Hawaï, l’exception dont bénéficie ce territoire s’explique probablement par son caractère hautement stratégique (situé à peu près au milieu du Pacifique Nord, et ayant joué un rôle crucial pendant la seconde guerre mondiale), et peut-être également par le fait que près de la moitié de la population de l’archipel était blanche anglo-saxonne au moment où celui-ci acquit le statut d’État en 1959, et par la même des droits identiques à ceux des 49 autres États fédérés des États-Unis (il s’agissait alors du territoire d’outre-mer américain ayant la population blanche non hispanique la plus importante en pourcentage, particularité toujours valable aujourd’hui).

A lire : Guyane une poudrière française

Ilyes Zouari  Président du CERMF (Centre d’étude et de réflexion sur le Monde francophone)

www.cermf.org

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