Teresa Kerry l’Africaine

Teresa Kerry, 66 ans, n’est pas que l’épouse de John Kerry, candidat démocrate à la présidentielle américaine du 2 novembre. Elle n’est pas que l’héritière du groupe Heinz (la célèbre marque de ketchup). C’est aussi « une enfant de l’Afrique » comme elle aime à se définir. Retour sur les racines africaines de celle qui pourrait bientôt devenir la Première dame des Etats-Unis.

Il est loin le temps où Maputo, la capitale du Mozambique, s’appelait Lourenço Marques. Il est long le chemin parcouru par Teresa, petite fille blanche, née dans cette ville d’un père portugais et médecin. Il est loin le temps où on l’appelait Teresinha, la « petite » Teresa. Aujourd’hui, la fillette qui accompagnait son père dans ses tournées à l’intérieur du pays a grandi. Elle a quitté l’Afrique, est devenue citoyenne américaine en 1971. A épousé les ketchup Heinz et se retrouve en ce moment sous les feux des projecteurs de la campagne pour la présidentielle américaine. Teresa Kerry, l’épouse du candidat démocrate à l’élection la plus attendue de l’année, fait la Une. Son franc-parler et sa spontanéité détonnent, étonnent, dérangent.

Ce qui surprend encore plus, ce sont ses références – nombreuses et régulières – à sa naissance en Afrique. « Mes racines sont africaines » et « je suis une enfant d’Afrique », aime-t-elle à dire, allant jusqu’à susciter une polémique en se qualifiant « d’africaine-américaine ». « Les oiseaux dont je me souviens, les fruits que je mangeais, les arbres auxquels je grimpais sont africains », se justifie-t-elle. Lors de la convention démocrate de juillet, Teresa a interpellé les militants dans les cinq langues qu’elle maîtrise (l’anglais, le portugais, l’italien, l’espagnol et le français), s’adressant « du fond du cœur » à « tous les membres de ma famille africaine qui vivent dans ce pays et à tous les nouveaux Américains ». Ajoutant : « Comme beaucoup d’autres Américains, comme beaucoup d’entre vous, et comme beaucoup de vos parents et grands-parents, je ne suis pas née en Amérique. J’ai grandi dans l’Est de l’Afrique, au Mozambique, un pays alors sous le joug d’une dictature. Mon père – un homme merveilleux qui pratiqua la médecine pendant 43 ans et m’a appris à comprendre la maladie et la pauvreté – n’a eu le droit de vote qu’à 71 ans. (…) Je sais combien la liberté est précieuse. »

La période sud-africaine

Teresa Simoes Ferreira est née le 5 octobre 1938 à Maputo. Elle a grandi dans une vaste villa baignée par l’Océan Indien, dans un quartier chic qui l’est encore (sa maison était située entre ce que sont aujourd’hui le palais présidentiel et le siège du gouvernement). Son père, médecin et radiologue, a émigré du Portugal au Mozambique dans les années 30. Il se marie avec Irene Thierstein, fille d’un émigré maltais réputée pour sa beauté. Ils ont trois enfants. Jusqu’à 14 ans, Teresa étudie dans la capitale mozambicaine tout en accompagnant son père dans ses missions dans les villages miséreux du bush mozambicain.

Elle part ensuite pour un lycée de Durban, en Afrique du Sud et poursuit ses études à l’Université Witwatersrand de Johannesburg où, en 1959, elle participe à une manifestation contre l’Apartheid. « Je sentais le poids de l’Apartheid tout autour de moi. Et avec mes amis étudiants, nous avons manifesté contre son extension à l’éducation supérieure », a-t-elle expliqué lors de la convention démocrate de cet été. « J’ai alors appris quelque chose et j’y crois encore : cela vaut la peine de prendre position, que quelqu’un ou non s’en rende compte, que ce soit ou non risqué. »

L’héritière Heinz

Elle termine ses études à Genève, en Suisse, où elle rencontre Henry John Heinz (de l’empire du condiment rouge du même nom), puis devient traductrice aux Nations Unies. Elle épouse en 1966 celui qui deviendra sénateur républicain de Pensylvanie et avec lequel elle aura trois fils. Son dernier voyage au Mozambique remonte à 1974, au moment de l’indépendance : elle y rend visite à ses parents qui s’apprêtent à rentrer en Europe. En 1991, un accident d’avion lui ravit l’homme de sa vie et la fait hériter de l’empire Heinz. Quatre ans plus tard, elle s’unit à John Kerry. « La Mozambicaine la plus connue depuis Eusébio, la légende du football », comme l’a qualifiée Bonny Scoonakker du Sunday Times, est un atout important dans la campagne de son mari. Et pas seulement pour l’argent qu’elle peut lui apporter.

Le peu de goût qu’elle semble manifester pour la langue de bois lui valent la sympathie de nombreux militants. Et de nombreuses militantes. Ses coups de gueule et ses écarts de langage incontrôlés plaisent, révélant une vraie personnalité. Un bon point pour Kerry qui souhaite draguer une partie de l’électorat féminin, traditionnellement plus favorable aux démocrates. Ses chefs de campagne ciblent notamment la « femme Wal-Mart » (du nom d’une chaîne de supermarché) : une femme, souvent seule, des milieux populaires. L’héritière du groupe Heinz, qui pèse pourtant quelque 500 millions de dollars, arrive à toucher cette population en mettant en avant son parcours d’immigrée. Elle a en outre une solide réputation de défenseur des droits de l’Homme et de la femme et ses racines africaines pourraient plaire à l’électorat noir-américain qui, selon certains polititologues, serait décisif pour départager Bush et Kerry. Elle a créé en 1996, à Washington, l’Institut féminin pour une retraite sécurisée (Wiser), pour aider les femmes défavorisées à mieux préparer leur retraite. En septembre dernier, elle a reçu la médaille d’or Albert Schweitzer pour l’Humanitaire, récompensant son travail en faveur de la protection de l’environnement et la promotion de la santé et de l’éducation pour les femmes et les enfants à travers le monde.

Une alliée de l’Afrique ?

« Les Africains s’intéressent toujours de près à l’élection présidentielle américaine parce-que les politiques du locataire de la Maison Blanche ont un réel impact sur le continent. Ce n’est un secret pour personne : celle qui partage les ‘confidences sur l’oreiller’ du leader de la nation la plus riche et la plus puissante nation du monde possède une grande influence. Si John Kerry, le challenger de George Bush, devient Président en novembre, l’Afrique pourrait avoir un allié de choix au sein de la Maison Blanche. Car la femme de Kerry deviendrait alors la première Première dame américaine née en Afrique », explique le journaliste Mavis Makuni du journal zimbabwéen Financial Gazette. « Hilary Clinton a été chaleureusement accueillie lors des nombreuses visites sur le continent qu’elle a effectuées sous les mandats de son mari. Si elle devient Première dame des Etats-Unis, lors de déplacements en Afrique, Teresa Kerry pourrait être accueillie comme une ‘sœur’ rentrant chez elle. »

Le 2 novembre prochain, les Américains se rendront aux urnes. Après s’être frottée au bush africain, Teresa pourrait faire le poids face à un Bush d’un autre genre… et faire pencher la balance électorale en faveur de son mari.