Tensions au Soudan : « Le conflit entre les deux Soudan est déjà international »

Le Soudan a accusé dimanche 9 juin le gouvernement Sud-soudanais de soutenir des rebelles du Nord qui combattent son armée. Khartoum menace d’annuler les accords de coopérations signés en mars dernier et donne un délai de 60 jours avant l’arrêt de l’acheminement du pétrole. Juba (Capitale du Soudan du Sud) réfute catégoriquement les accusations.

Une situation de plus en plus préoccupante qui risque de compromettre toute chance de voir les deux pays renouer avec le dialogue. Philippe Hugon, spécialiste de la Corne de l’Afrique, fait le point pour Afrik.com.

« Nous allons annuler les neuf accords, pas seulement celui du pétrole ». Le ton est donné. Ahmed Bilal Ousmane, ministre soudanais de l’information, n’y va pas avec le dos de la cuillère. Une énième déclaration au ton belliqueux entre deux pays voisins. Le Soudan donne un délai de 60 jours avant l’arrêt de l’acheminement du pétrole. Le temps, peut-être, de donner de nouvelles chances à d’éventuelles négociations.

Mais alors que se passe-t-il encore entre le Soudan et le Soudan du Sud ? Omar el-Béchir, actuel président du Soudan, accuse en effet Juba de continuer à soutenir les rebelles qui combattent l’armée soudanaise au Kordofan du Sud et au Nil-Bleu, deux Etats du Soudan, entre les mains d’une rébellion armée.

Des accusations réfutées par le gouvernement de Salva Kiir, actuel président du Soudan Sud. Mais le Soudan va plus loin dans ses accusations et affirme détenir des preuves que des camions citernes étaient partis vendredi du Soudan du Sud pour livrer du pétrole aux rebelles du Mouvement de libération des peuples du Soudan (SPLM-N).

Des problèmes récurrents

Alors pourquoi la reprise des hostilités entre les deux pays qui viennent de signer un accord de coopération et de sécurité en avril dernier ? Qui sont les rebelles du Nord dont parle Khartoum ? Les enjeux d’une guerre fratricide entre ces deux pays sont-ils seulement économiques ? Explication de Philippe Hugon.

Interrogé sur les raisons de la reprise des hostilités entre les deux Soudan, le spécialiste de la Corne de l’Afrique réplique : « C’est un problème récurrent depuis l’indépendance du Soudan du Sud. Beaucoup de problèmes n’ont pas été réglés. L’accord d’avril avait fait avancer le dossier sur la question du pétrole ou de la nationalité. Mais les problèmes reviennent souvent. L’accord de paix est très fragile ».

Concernant les vraies raisons qui pousseraient les rebelles du Nord à vouloir prendre leur indépendance, le spécialiste souligne que le fait que les groupes rebelles soient assez proches (culturellement) des habitants du Sud est l’une des raisons et ajoute que les rebelles n’ont jamais accepté d’appartenir au Soudan.

Le Mouvement a été formé en 1983 et était plutôt connu sous le nom d’Armée de Libération du Peuple du Soudan. Il compte plus d’un 1 000 000 d’adhérents au Soudan et 10 000 dans la diaspora. Son cheval de bataille consiste à lutter contre l’injustice, l’inégalité et la privation de liberté.

Des enjeux économiques et politiques

Sur les enjeux économiques, Philippe Hugon note que le pétrole est évidemment l’enjeu principal, avec de nombreuses firmes intéressées par l’exploitation de l’or noir dans cette partie du monde dont le groupe français Total.

Mais le spécialiste soutient que les mésententes entre les deux pays peuvent aussi avoir d’autres enjeux énormes dont l’eau, en l’occurrence l’eau du Nil, que se disputent Egyptiens, Ethiopiens et Soudanais. L’eau du Nil, l’un des sujets abordés avec le président Omar el-Béchir, durant la visite de Mohamed Morsi, le président égyptien, le 4 avril dernier à Khartoum.

Sur le risque de voir le conflit entre les deux Soudan prendre une envergure internationale, le spécialiste de la Corne de l’Afrique précise : « le conflit est déjà international. Israël et les Etats-Unis soutiennent le Soudan du Sud pour des raisons économiques, oui. Car le Soudan du Sud regorge de pétrole. Mais aussi pour des raisons politiques. Israël s’oppose à un régime soudanais qu’il considère comme islamiste ».

Le politologue reste pessimiste quant à toute éventuelle réconciliation entre les deux pays et souhaite que des grandes puissances soient impliquées dans ce conflit diplomatique en vue d’aboutir à une solution durable.