Tchad : « Il fallait rassembler l’opposition et rassurer la France avant d’attaquer »

Trois semaines avant les élections présidentielles au Tchad, l’offensive du Front uni pour le changement démocratique (Fuc) sur N’Djamena s’est soldée par un échec. Pour Ahmat Yacoub, directeur du journal en ligne tchadien Al Wihda et conseiller du FNTR, un mouvement d’opposition membre du Fuc, la coalition a manqué de vision politique en ne mobilisant pas le plus largement possible autour d’elle. Sûre de sa force militaire, elle a surtout omis de rassurer son principal partenaire, la France, avant d’envisager une attaque.

Quelles erreurs la coalition de huit mouvements d’opposition tchadiens, le Front uni pour le changement (Fuc), formée à la fin du mois de décembre dernier, aurait-elle commises lors de son attaque sur N’Djamena ? Ahmat Yacoub est le fondateur et l’ex-secrétaire général du Front national du Tchad rénové (FNTR, de 1996, date de la création, à 2003), un mouvement politique d’opposition basé en France, membre du Fuc et doté d’une branche militaire revendiquant 1 700 hommes à la frontière soudano-tchadienne. Opposant passif réfugié politique en France sous Hissène Habré, il se souvient être rentré au Tchad, en 1990, pour soutenir Idriss Déby, qui venait de renverser le dictateur. Mais l’illusion fut de courte durée. Le nouveau régime se rendit coupable de massacres (Njinguilim en août 1993, de N’Djamena, du Sud, du Ouaddaï…) et le militant des droits de l’homme, écoeuré, reprit le chemin de l’Hexagone pour y fonder Al Wihda. L’organe de presse du FNTR se veut aujourd’hui le portail de tous les opposants. Incontournable sur la question du Tchad, il est ouvert à toutes les opinions, jusqu’à celles d’Idriss Déby, interviewé en février dernier. Ahmat Yacoub revient pour Afrik sur l’échec de l’offensive rebelle, le rôle de la France et le manque de vision politique du chef du Fuc, Mahamat Nour.

Afrik : L’attaque rebelle était-elle vraiment « suicidaire », comme l’a déclaré le Président Idriss Déby ?

Ahmat Yacoub :
Je crois que le Président Déby a imposé à l’opposition tchadienne de choisir cette stratégie « suicidaire ». Il ne lui a pas laissé d’autre alternative que la lutte armée, même si nous regrettons les morts, des deux côtés. « Suicidaire » ? Oui et non. Elle n’est pas suicidaire car au moment où Déby nie l’existence d’une rébellion tchadienne, celle-ci s’est montrée à la face du monde, dans les rues de N’Djamena. Stratégiquement, au moment où je vous parle (lundi), il y a une « déconfiguration » de l’armée régulière. Au nord, deux villes sont complètement encerclées par le MDJT (Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad). Et des affrontements ont lieu aux alentours de la ville de Sahr (sud-est), où 268 soldats ont fui l’armée régulière pour rejoindre les rebelles. Cela signifie que l’« attaque suicidaire » a fait exploser l’armée tchadienne. En ce qui concerne la gestion stratégique du Fuc, c’est un autre dossier. Une erreur a été commise car, normalement, les combattants qui ont assiégé N’Djamena auraient dû bénéficier de renforts. Or, jusqu’à maintenant, ils ne les ont pas reçus. Au contraire, un deuxième front a été ouvert à Adré. Pourquoi ne pas envoyer un renfort et attaquer Adré ? Seul Mahamat Nour peut s’expliquer. Le président du Fuc a échoué dans son attaque d’Adré, en décembre dernier, et nous venons d’assister à un échec à N’Djamena. Si on accuse Déby de commettre des erreurs et que nous lui demandons d’y remédier, nous devons en faire de même au sein du Fuc.

Afrik : Quelle est la situation à Adré ?

Ahmat Yacoub :
Selon nos dernières informations, la ville est entre les mains des forces gouvernementales.

Afrik : Certains partis d’opposition en exil se sont plaints de ne pas avoir été mis au courant de l’attaque. L’avez-vous été ?

Ahmat Yacoub :
Même dans un même mouvement, il n’est pas possible de tenir tout le monde au courant d’un assaut militaire. Mais cela pose une autre question : il aurait fallu tenir un congrès de tous les mouvements politico-militaires, sans exception, afin de dégager une stratégie commune et de donner une crédibilité à l’opposition tchadienne. Ensuite seulement nous aurions pu attaquer. Or, le président du Fuc n’a, là encore, pas eu la clairvoyance nécessaire. Au lieu de jouer l’union, trois mouvements sur les huit qui composaient la coalition sont récemment partis. Il s’agit du Scud (Socle pour le changement, l’unité nationale et la démocratie) de Yaya Dilo, du FRRRT (la Force pour le Ratissage, le Regroupement et le Redressement du Tchad) de Yaya Batit Ali et du groupe du 8 décembre, d’Abacar Tollimi. Sans parler du fait qu’au sein du FNTR, l’aile militaire soutient le Fuc alors que l’aile politique ne soutient pas Nour. Comprenez que l’on ne pouvait normalement pas exclure le Scud parce qu’il est composé de Zaghawas, l’ethnie de Déby, ou le groupe du 8 décembre parce qu’il est constitué de Bideyat…

Afrik : Est-ce pour cela que ces mouvements ont quitté la coalition ?

Ahmat Yacoub :
Le Scud voulait le poste de la Défense au sein du Fuc, ce que Nour aurait dû accepter puisque le Scud acceptait son leadership. Or, il a laissé les choses traîner. En ce qui concerne Toulimi, je ne comprends pas bien. Selon lui, Nour les aurait abandonnés. Quant à Yahya Batit, il a été arrêté et une étiquette de « rallié » à Déby lui a été collée…

Afrik : Vous n’avez jamais expliqué pourquoi vous avez refusé le poste de la communication que le Fuc vous a proposé. Votre refus aurait été motivé par les pressions des organisations de défense des droits de l’homme, qui pointent le rôle présumé de Mahamat Nour dans les exactions au Darfour…

Ahmat Yacoub :
Mes collègues des organisations de défense des droits de l’homme ont appris la nouvelle, ils m’ont écrit et j’ai pris note.

Afrik : Comment sont réglées les questions de leadership au sein du Fuc ?

Ahmat Yacoub :
La coalition est maintenant composée de cinq mouvements : le RDL (Rassemblement pour la démocratie et les libertés) de Nour, le FNTR (Front national du Tchad rénové) de Bahadikir Ismaël, le CNT (Convention nationale du Tchad) de Jinedi, le CDR (Conseil démocratique révolutionnaire) de Ali Akbach et le Fidel, de Abdulwahad About. Le RDL a une grande influence, car il est le mieux vu par les Soudanais, et les autres sont obligés de traiter avec lui s’ils veulent exister.

Afrik : Quel est le rôle de la France dans tout cela ?

Ahmat Yacoub :
Là aussi, le commandement du Fuc a une part de responsabilité à assumer. Pour conquérir un pays si grand que le Tchad, nous devions discuter avec les partenaires, parmi lesquels la France, qui compte environ 1 500 hommes sur place. Nous aurions dû discuter et rassurer la France quant aux intérêts qu’elle défend. On ne peut pas venir et les surprendre comme ça. Il faut bien comprendre que les leaders de l’opposition tchadienne en France n’ont jamais eu de contact avec Nour. Ils sont des dizaines et il n’en a contacté aucun. Il les déteste. Or, la France, à partir de ces hommes, peut avoir une idée du leader qu’il est. Et si cette opposition en a une piètre image, cela joue sur sa crédibilité. Là encore Nour n’a pas compris.

Afrik : La France a-t-elle bombardé et visé la rébellion ?

Ahmat Yacoub :
Mais elle l’a elle-même avoué… même si elle a parlé d’un tir de semonce. Qu’est ce qu’un tir de semonce ? Cette action militaire, nous devons la condamner. Elle est très dangereuse pour les relations franco-tchadiennes et, il faut le reconnaître, pour les ressortissants français. Si la France n’était pas intervenue en bombardant le Fuc, le mouvement se serait emparé de N’Djamena et Adré. La France doit contribuer à la recherche de la paix, pacifiquement, au Tchad, en rapprochant les points de vue, mais sans prendre parti.

Afrik : Les présidentielles de mai 2006 auront-elles lieu ?

Ahmat Yacoub :
Quelles que soient les conditions dans lesquelles elles pourraient se dérouler, nous ne les reconnaîtrions pas, puisque nous ne reconnaissons pas la modification constitutionnelle qui permet à Déby de se représenter. A mon avis, la solution ne peut être que pacifique. Malheureusement, le Président tchadien rejette tout dialogue et ne laisse pas de choix à l’opposition. En tout cas, un congrès de l’opposition tchadienne est en cours de préparation. Nous appuyons cette démarche, dirigée par le camarade Dr. Jean Prospère Boulada, le président de la Coordination des Mouvements Armés et Partis Politiques de l’Opposition Tchadienne/Dialogue et Démocratie (CMAP/DD).