T comme Tradition

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre en février 2008, sous le titre « Hammam et Beaujolais ».

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

T

TRADITION

Les Occidentaux se moquent ou s’émerveillent, selon qu’il s’agit d’un jugement politique ou touristique, de l’attachement des peuples du Sud à leurs traditions. Car la valeur-phare de l’Occident, on le sait, c’est la modernité, le progrès, le futur: les Lumières, contre l’obscurité!

Mais ce matin sur la place du marché, quatre musiciens jouent des quatuors de Haydn, face à une foule subjuguée. Car dans l’Occident du XXI° siècle, chantre de l’avant-garde, les musiciens les plus révérés sont tous morts il y a plusieurs siècles: Haydn, Mozart, Bach, Beethoven, et consorts.

Lorsque les Européens vont aux antipodes enregistrer des musiques pareillement de cour, indiennes, javanaises, ou chinoises, pareillement inchangées depuis des siècles, ils nomment ces musiques: musiques traditionnelles.

Mais en Occident on n’aime pas les traditions, et cette musique européenne n’est pas appelée traditionnelle, même si elle se joue, inchangée, depuis trois ou quatre cents ans, mais: musique classique. Classique, ça vous a un air d’éternité, comme dans l’expression « tailleur à la coupe classique » ou « mocassins classiques ». Alors que tradition ça fait folklore – les musiques traditionnelles étaient autrefois appelées « musiques folkloriques » – ça fait attachement immodéré au passé, ça fait patrimoine partagé par un peuple entier, ça fait populaire – et populaire, c’est terriblement anti-modernité.

J’aime Haydn – surtout les quatuors. Et Mozart. Et Bach. Et Beethoven. Et consorts. Mais je m’amuse que, de même que M. Jourdain faisait jadis de la prose sans le savoir, les Européens, par leur amour inchangé pour la musique classique, démontrent qu’ils sont plus attachés à leur passé, à leurs traditions, qu’ils ne veulent bien l’avouer.

Alors que leurs vêtements ont changé – contrairement à nos burnous et djellabas – que leurs maisons ont changé – contrairement à nos ryads et patios – que leur alimentation a changé – contrairement à nos couscous et pastillas – que leurs coiffures et maquillages ont changé – leurs hommes ne portent plus ni perruques ni poudres mais les nôtres portent encore la chéchia – les Européens ont gardé leurs traditions musicales. Car la musique c’est l’âme d’une culture, c’est l’âme d’un peuple.

Lequel de vous s’étonnait que nos radios et nos télévisions passent encore Oum Kalthoum, Farid el Atrache, Abd el Halim, vedettes disparues il y a … 30 ans?

Haydn, Mozart, Bach, Beethoven, et consorts: merci!

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher