« Spania », le porte-voix des harragas d’Algérie

Ils s’appellent Moktar, Nory, Zoubir et Kouider. Ce sont des harragas. Des « brûleurs » d’étapes administratives et commerciales qui traversent la mer pour rejoindre les côtes espagnoles. Au fil de son roman, intitulé Spania, l’auteur Abdelhafid Ouadda, nous plonge dans les tribulations de ces quatre jeunes hommes, originaires d’Algérie, qui souhaitent partir de leur pays.

L’Algérie a reconduit, le 9 avril, Abdelaziz Bouteflika pour un troisième mandat. Ces élections sans surprise ont été très controversées, notamment en raison du taux record de participation : 74,1 %. Le président sortant, pour légitimer démocratiquement sa reconduite aux affaires, n’a pas hésité à modifier certaines données… Les Algériens en ont conscience. Et ils sont de plus en plus nombreux à déserter leur pays. L’important taux de chômage et la situation politique poussent les jeunes à s’aventurer de l’autre côté de la méditerranée au péril parfois de leur vie. Leur nom : les harragas. Dans son premier roman intitulé Spania, l’écrivain Abdelhafid Ouadda, relate les péripéties de ces clandestins, mais aussi leurs rêves et leurs doutes.

En Algérie, ce sont des héros des temps modernes. L’incarnation d’un mal-être ambiant qui se transforme en un rêve triomphant. « La fièvre du « foutre le camp » s’étale telle une terrible épidémie qu’on ne pourrait éradiquer par de banals conseils évidents, et où la morale a complètement perdu la boussole. Les exploits des fugitifs qui se trouvent à présent de l’autre côté des côtes algériennes font largement écho à travers des récits spectaculaires et d’éloges éloquentes attribuées à ces élus de la harga ayant échappé à l’immobilisme. » Dans Spania, Moktar, Nory, Zoubir et Kouider représentent cette jeunesse attirée par cet eldorado espagnol. Derrière ce décor édulcoré, se dissimule l’ombre des passeurs, des commerçants à la petite semaine qui vendent leurs services aux harragas. A Oran, ville portuaire, là où tout commence et où tout se termine, les quatre compères errent en quête d’un zodiaque, d’un passeur… Mais les places sont chères pour traverser la mer. Quinze millions à vingt millions de dinars par tête. La fuite des uns enrichit les autres. Un business sur les harragas a émergé. Passeurs professionnels ou novices se croisent. Abdessetar, un jeune oranais qui, d’abord intrigué par les quatre prétendants à l’immigration, va, par la suite, profiter de leur errance, pour apprendre les ficelles d’un métier aux ressources financières juteuses.

Même si l’histoire manque parfois d’originalité, le roman dépeint une réalité sans tomber pour autant dans le misérabilisme. Les personnages ne sont ni pauvres, ni désespérés. S’ils se tournent vers l’Europe, c’est parce qu’elle a, depuis plusieurs années, ses ambassadeurs en Algérie. Gadgets, téléphones portables, télévision, internet…, l’Europe s’étale puissante et aguicheuse. Les personnages bravent la mer en quête de ce paradis illusoire que ne leur offre plus leur pays. « La radio (…) mise en sourdine (…) dit à peu près ceci : « Désolée mon aimée, l’avion que je vais prendre ne te concerne pas ! Je pars sans toi et tu n’as ni pleuré, ni été contre ce départ en Europe, jardin de mes félicités ! Mais mon cœur reste attaché au pays, mon paradis perdu ». Spania humanise la problématique de l’immigration clandestine. Ce ne sont plus des sans-papiers, des clandestins. Ils ont à présent un visage, une histoire. Ils s’appellent Moktar, Nory, Zoubir et Kouider. Malgré quelques passages bâclés, ce roman a le mérite de permettre aux lecteurs de comprendre l’univers des harragas et des passeurs.

 Commander : Abdellahif Ouadda, Spania, Ed. Elzévir, 2009, 201 p.