Soudan : au Sud rien de nouveau

Le général El Bachir semble durablement installé aux affaires. Il a maté son opposition interne. Et bénéficie de la manne pétrolière pour poursuivre une guerre prédatrice dans le sud du pays.

Le régime soudanais d’Omar Hassan El Bachir est resté inflexible. Le 11 avril, il a écarté toute possibilité de référendum sur les Etats du Sud (majoritairement animistes et chrétiens) en guerre contre le régime central dès 1983, puis contre le régime islamiste de Khartoum à partir de 1989.

En 18 ans de conflit les affrontements entre l’Armée Populaire de Libération du Soudan (APLS) et les forces régulières auraient fait environ 2 millions de morts, sur une population de 32 millions d’habitants.

Ce nouveau niet confirme la voie du durcissement choisie par Khartoum. Une option clairement perceptible depuis le début de l’année. Lorsque le Congrès National Populaire (CNP) de l’idéologue Hassan Tourabi qui a porté les islamistes au pouvoir, il y a dix ans, conclut une alliance avec l’APLS du colonel John Garang, le sang du général El Bachir ne fait qu’un tour. Ce que ses ennemis nomment  » mémorandum d’entente « , l’homme fort de Khartoum le qualifie de  » violation de la loi  » et d’atteinte  » à la sûreté de l’Etat « .

La voie de la fermeté

Les réactions sur le terrain ne se sont pas fait attendre. Un mois avant cet accord historique, le 15 janvier, troupes et milices gouvernementales déclenchent une offensive de grande ampleur dans les bastions de l’APLS au sud de Bahr-el-Ghazza, tuant 630 rebelles et en blessant 1500. Le 20 février, de retour de Genève où il a signé avec le CNP, Hassan Tourabi, théoricien de l’islamisme soudanais et acteur clé de sa prise du pouvoir, est jeté en prison ainsi que des centaines de militants du CNP. Les milices fidèles à Tourabi sont désarmées. A bon entendeur, salut.

Fin (provisoire ?) de l’épisode des luttes intestines entamé depuis 1999 au sein de l’appareil d’Etat. Un bras de fer entre les militaires et les radicaux islamistes entamé avec l’éviction des ces derniers lors du coup de main du 14 décembre 1999 et l’instauration de l’Etat d’urgence. Les scrutins présidentiels et législatifs de décembre dernier ont installé pour cinq ans El Bachir aux commandes du pays. Prompt à brandir l’Etat d’urgence (il l’a renouvelé trois fois en deux années de règne absolu), l’homme peut s’autoriser les décisions les plus arbitraires.

Mais s’il a pour l’instant réussi à discipliner Khartoum, le général El Bachir ne parvient toujours pas mater le Sud. 18 ans de guerre prédatrice, 1, 9 millions de morts, quatre millions de déplacés, la généralisation des pratiques esclavagistes par les milices gouvernementales : tout cela a ramené la région à l’âge de pierre. Dans les monts Nuba, rapporte le magazine britannique  » The Economist « , les habitants du village de Luwiri ne connaissent qu’un seul objet automatisé : la kalachnikov.

Retour à l’âge de pierre

L’eau puisée, le mil moulu, les grains de sésame pressés pour en faire de l’huile, toutes ses opérations sont faites à la main. Le moteur diesel, jadis utilisé pour ces travaux est abandonné depuis des lustres. Au champ les laboureurs utilisent des outils construits dans le métal des bombes des avions gouvernementaux qui bombardent régulièrement la zone. Les largages humanitaires n’atteignent guère ces régions. Pour respecter la souveraineté de Khartoum, cette aide aux quelques 600 000 personnes du sud Soudan menacées de famine s’effectue sous étroite surveillance des autorités. C’est pourquoi celles-ci ne laissent pas un sac de farine dans les régions où elles combattent la rébellion.

Bien souvent présentée comme un conflit religieux, la guerre dans les régions méridionales prend aussi des aspects ethniques. Les habitants des monts Nuba sont musulmans. Mais comme en tant que noirs, ils disent être considérés comme des citoyens de seconde zone par les hommes en armes du Nord. Voilà pourquoi la guérilla de l’APLS a démarré dans ces montagnes. Mais on aurait tort de croire à une simple guerre ethnique (arabes contre noirs africains), comme l’illustrent non seulement cette entente entre islamistes du CNP et de l’APLS, et, les soutiens  » dont dispose le régime dans une partie de l’élite sudiste  » explique le chercheur Roland Marchal, interrogé par le quotidien français  » Le Monde « . Le même qui estime que ce conflit atroce ne peut prendre fin qu’avec un changement politique à Khartoum.

Or, si le régime doit faire face à l’hostilité de l’Egypte (qui le soupçonne d’avoir tenté de faire assassiner le président Moubarak en 1995) et surtout des USA, il ne manque pas d’atouts pour durer. Outre les divisions des islamistes et la mollesse de l’opinion internationale face à cette guerre sans images, le général El Bachir peut compter sur un autre allié de poids : les 200 000 barils de pétrole qui jaillissent chaque année du sol soudanais, suscitant les convoitises bien comprises des compagnies asiatiques, européennes et… françaises. Comme en Angola, cette manne sert surtout à alimenter l’effort de guerre. En août 2000, la suspension des vols humanitaires dans le Sud n’a pas empêché la reprise de la collaboration du Fonds monétaire international avec Khartoum.