
En recevant à Jérusalem le président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi, pour la première visite officielle d’un dirigeant somalilandais en Israël, l’État hébreu a validé l’ouverture d’une ambassade du territoire à Jérusalem, ville qu’il considère comme sa capitale. Mais derrière le faste protocolaire des 14 et 15 juin se joue une partie plus discrète. Tandis que les deux camps célèbrent une reconnaissance mutuelle inédite, la véritable question est celle d’une présence sécuritaire et de renseignement israélienne sur le golfe d’Aden qui progresse à bas bruit, officiellement démentie, largement soupçonnée.
La scène avait valeur de symbole. Le 14 juin 2026, le président israélien Isaac Herzog accueillait dans sa résidence de Jérusalem son homologue somalilandais Abdirahman Mohamed Abdullahi, surnommé Cirro, pour ce qui constitue la première visite d’État effectuée par un président du Somaliland depuis la proclamation unilatérale d’indépendance du territoire, en 1991. Le lendemain, Abdullahi inaugurait avec le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa’ar l’ambassade du Somaliland à Jérusalem, devenant la huitième mission diplomatique de ce rang installée dans la ville. Pour Hargeisa, qui réclame depuis trente-cinq ans une reconnaissance internationale restée lettre morte, la séquence vaut consécration.
« Le peuple du Somaliland a bâti pendant trente-cinq ans une nation pacifique, démocratique et résiliente. Nous avons demandé au monde : nous voyez-vous ? Israël a répondu le premier », a résumé Abdullahi sur le réseau social X. La formule dit l’asymétrie de la relation. Pour le territoire de la Corne de l’Afrique, l’accueil israélien offre une visibilité diplomatique sans précédent. Pour Israël, l’intérêt est géographique, maritime et sécuritaire.
Hargeisa cherche une reconnaissance, Israël cherche un accès
Le Somaliland a ses institutions, son armée, sa monnaie et organise ses élections, mais la communauté internationale continue de le considérer comme une région de la Somalie. La reconnaissance accordée par Israël le 26 décembre 2025, première du genre de la part d’un État membre de l’ONU, a donc fait l’effet d’une rupture. Mogadiscio y a vu une « attaque délibérée » contre sa souveraineté. Le Conseil de sécurité s’est réuni en urgence et plusieurs pays de la région dont l’Égypte, la Jordanie, Djibouti, l’Arabie saoudite et la Turquie notamment, ont dénoncé un précédent menaçant pour l’intégrité territoriale des États.
À Hargeisa, à l’inverse, l’annonce avait été accueillie par des foules en liesse. Le pouvoir somalilandais mise désormais sur un effet d’entraînement et espère que si un premier membre de l’ONU a franchi le pas, d’autres, des États-Unis au Royaume-Uni en passant par certains partenaires du Golfe, pourraient juger le statu quo intenable. Le calcul reste hypothétique, mais le geste israélien lui a donné une base concrète.
Du côté israélien, l’objectif est plus immédiat. La crise ouverte avec les rebelles houthistes du Yémen, qui visent depuis 2023 les navires liés à Israël, a rappelé la vulnérabilité de l’État hébreu sur son flanc maritime sud. Le port d’Eilat, seul débouché israélien sur la mer Rouge, en a lourdement souffert. Dans cette configuration, le Somaliland devient une pièce utile car il est situé face au Yémen, le long du golfe d’Aden, à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, relativement stable et en quête de protecteurs.
Une base démentie, une présence soupçonnée
Le 17 juin, en marge d’une conférence d’affaires à Tel-Aviv, le ministre somalilandais de la Défense, Mohamed Yusuf Ali, a assuré à l’agence Reuters qu’il n’existait aucune présence militaire israélienne sur le sol du territoire et aucune négociation en vue de l’installation d’une base, qualifiant les informations contraires de simples « rumeurs ». Il a toutefois reconnu qu’Israël assurait la formation des forces de police et de l’armée somalilandaises.
Le démenti porte sur une base déclarée, non sur toute forme de présence, et, en effet, plusieurs sources convergentes dessinent un tableau plus ambigu. Le média américain Bloomberg et la radio publique suédoise Ekot ont fait état de projets israéliens d’installation militaire près de Berbera. Le site d’investigation Drop Site, citant des responsables somaliens, somalilandais et européens, affirme qu’Israël dispose déjà d’une présence de renseignement à l’aéroport international de Berbera et qu’une unité d’élite de la garde présidentielle somalilandaise est rentrée d’un entraînement en Israël. Un diplomate occidental, cité sous couvert d’anonymat par l’AFP, évoque « une hypothèse largement partagée » d’une présence militaire ou sécuritaire israélienne déjà en place.
Les responsables eux-mêmes entretiennent l’ambiguïté. Le ministre de la Présidence somalilandais, Khadar Abdi, a indiqué à Bloomberg que son pays nouerait avec Israël une « relation stratégique » englobant « beaucoup de choses », tout en précisant que l’éventualité d’une base n’avait pas encore été tranchée mais « serait analysée à un moment donné ». À Jérusalem, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a reconnu le 17 juin que son pays coopérait « sous le radar » avec le Somaliland « depuis des années ».
Cette zone grise arrange les deux parties. Une base israélienne assumée ferait du Somaliland une cible désignée pour les Houthis et envenimerait davantage les relations avec Mogadiscio, Ankara et Le Caire. Une coopération plus diffuse comprenant formation, renseignement, surveillance maritime et transferts technologiques, permet en revanche à Israël d’étendre son maillage régional sans assumer le coût politique d’une implantation visible, et au Somaliland d’engranger une assistance sécuritaire concrète sans se déclarer ouvertement belligérant.
Berbera, le port qui attise les convoitises
Au cœur de cette stratégie se trouve Berbera. Modernisé avec l’appui de l’opérateur émirati DP World, le port est devenu l’atout maître du Somaliland. Il intéresse l’Éthiopie, privée d’accès à la mer depuis l’indépendance de l’Érythrée, mais aussi les Émirats arabes unis, déjà présents militairement sur place, les États-Unis et désormais Israël. Dès janvier 2026, Gideon Sa’ar s’y était rendu en évoquant une « coopération de défense » et un « partenariat stratégique ». Dans une région où les ports pèsent parfois autant que les capitales, Berbera offre un accès rare, une profondeur stratégique et une position à quelque 260 kilomètres seulement des côtes yéménites tenues par les Houthis.
Devant les investisseurs israéliens, Abdullahi a vanté le Somaliland comme terre d’opportunités dans l’agriculture, l’eau, les énergies renouvelables, la santé et la cybersécurité. Il a même indiqué, en février, être prêt à concéder des droits sur des gisements miniers de son territoire dans le cadre d’un futur accord commercial.
En acceptant l’appui israélien, le territoire gagne en visibilité mais s’expose à être happé par les rivalités de la mer Rouge. La Somalie peut durcir sa position, les Houthis brandir la menace, et les puissances régionales ranger le Somaliland dans un axe israélo-émirati que certains commentateurs désignent déjà comme l’« axe de Berbera », associant Israël, le Somaliland, l’Éthiopie et les Émirats. Pour un territoire dont l’objectif premier demeure la reconnaissance internationale, l’équation l’équation complèxe est de devenir incontournable sans devenir inflammable.




