« #Sme3na », ou comment faire entendre la voix du journaliste Khaled Drareni !

La condamnation du journaliste Khaled Drareni à trois ans de prison ferme – peine de prison la plus lourde prononcée depuis l’Indépendance contre un journaliste pour son travail – continue de susciter des réactions d’indignation et de soutien en Algérie et à l’étranger.

Pour avoir refusé de céder aux intimidations et pour avoir maintenu son approche rigoureuse et impartiale des événements politiques en Algérie, notamment dans ses couvertures des manifestations hebdomadaires du mouvement populaire Hirak, le journaliste a été condamné à trois ans de prison ferme.

Grace à la mobilisation des confères et consoeurs, qu’ils soient algériens ou étrangers, des médias internationaux et des ONG, la condamnation de Khaled a été dénoncée à l’échelle internationale et a été vue comme « une affaire politique et un acharnement judiciaire » sans précédent à l’égard d’un journaliste qui n’a fait que son travail.

Le dossier de Khaled, « vide et monté de toute pièces », est désormais controversé. Selon les avocats de la défense, il soulève le voile sur la question de « l’indépendance de la justice et de qui décide en Algérie ».

Autrement dit : « la justice au téléphone », fameuse expression désormais consacrée pour aborder la question de l’autonomie des juges.

Sur les réseaux sociaux, depuis l’Algérie, des campagnes de sensibilisation, d’indignation et de soutien ne cessent de se multiplier. La vox populi exige la libération immédiate et inconditionnelle du journaliste Khaled.

Le hashtag « #sme3na », (en arabe littéraire : nous avons entendu), est la campagne de soutien qui a été lancée par des journalistes algériens libres et indépendants, réunis en comité de soutien national. Ils sont également à l’origine de la création du collectif Journalistes Algériens Unis (JAU).

Cette campagne, lancée dans la soirée du 16 août, par ledit comité a recueilli de nombreux soutiens. Des journalistes, des personnalités politiques, activistes, militants de la société civile ainsi que de simples citoyens ont répondu à l’appel.

Le mouvement appelait à « changer sa photo de profil en un selfie avec le V de la victoire en ajoutant deux hashtags : #سمعنا (#sme3na), #freekhaleddrareni ».

Pour le comité, ce signe « symbolise aujourd’hui la liberté de la presse en Algérie ». C’est en effet le geste que le journaliste a arboré lorsque la juge lui a annoncé sa condamnation à trois ans de prison ferme.

Le 10 août dernier, après 134 jours en détention provisoire à la prison de Koléa, à 56 km au nord-est de wilaya de Tipaza, la condamnation de Khaled fut un choc pour la famille Drareni, pour la corporation et pour tous les militants.

De nombreux journalistes restent, encore aujourd’hui, abasourdis par l’annonce intervenue dans la matinée par le parquet de Sidi M’Hamed, à Alger.

L’incompréhension règne parmi les membres de la profession. Depuis l’avènement de la presse libre en Algérie, aucun journaliste n’avait eu à subir une peine de prison pour l’exercice de son métier. Rappelons que la Constitution devrait garantir la liberté d’exercice du journalisme, sans entrave et sans intimidation.

À l’instant même de l’annonce du verdict à l’encontre de notre confrère, le choc se traduit en silence, un silence assourdissant, effrayant, régnant à l’intérieur de la Cour pendant plusieurs secondes… Khaled resta debout, la tête relevée, sans aucune réaction.

La juge ajoute : « Mohamed Khaled Drareni, avez-vous entendu le verdict ? Le tribunal vous a condamné à trois ans de prison ferme et à une amende ». Sans prononcer un mot, Khaled leva encore plus haut la tête et leva sa main arborant le signe de victoire… Les pleurs montèrent dans la salle alors que la juge continuait de prononcer, en détail, les jugements.

L’onde de choc a, par ailleurs, provoqué des actions de solidarité qui se multiplient massivement au lendemain de cette lourde condamnation. 24 journalistes sont notamment à l’initiative d’une vidéo de soutien à Khaled.

Le décor est posé, sur un fond noir, chaque journaliste vient raconter un chapitre de la tragique histoire de Khaled, de son travail professionnel et les circonstances de son interpellation.

Tragique pour lui, qui reste derrière les barreaux, mais pour tous les journalistes qui voient partir en fumée les restes de leur liberté d’expression.

Cette vidéo a rapidement fait le tour du monde grâce aux réseaux sociaux. Lancée sous le hashtag #FREE_KhaledDrareni, elle est intitulée : Je suis Khaled Drareni, journaliste libre et indépendant, voici mon histoire*.

« Agent » de l’étranger ?

Arrêté le 7 mars 2020, alors qu’il couvrait une manifestation, Khaled Drareni était poursuivi, avec les militants Samir Belarbi et Slimane Hamitouche (ce dernier luttant pour la cause des disparus de la « décennie noire » ; années 1990) pour « incitation à attroupement non armé » et « atteinte à l’intégrité du territoire national ».

Des chefs d’accusation que l’on retrouve quasiment toujours dans les poursuites engagées contre les figures du Hirak.

Selon les avocats de la défense, les chefs d’accusation sont « infondés ». Ils dénoncent ainsi « un acharnement diffamatoire contre lui. Il a été alimenté par une interférence présidentielle à charge dans cette affaire ».

L’affaire Khaled « nous confirme encore une fois que la justice est loin d’être indépendante, et qu’elle est belle et bien instrumentalisée par le pouvoir afin de faire taire toutes voix discordantes », déclare Me Abdelghani Badi, membre du collectif de la défense.

Pour l’avocate Zoubida Assoul, le verdict est « la traduction de la déclaration du chef de l’Etat ». La condamnation de Khaled est, selon elle, une condamnation de toute la presse en Algérie.

Placé initialement sous contrôle judiciaire, Khaled Drareni a été incarcéré et mis sous mandat de dépôt, le 29 mars dernier.

Le 2 juillet, Slimane Hamitouche et Samir Belarbi bénéficiaient d’une remise en liberté provisoire. Condamnés le 10 août à deux ans de prison dont quatre mois ferme, mais ayant déjà accompli leur peine, ils restent libres.

Pour les mêmes chefs d’accusation, Khaled Drareni est condamné, quant à lui, à trois ans d’emprisonnement ferme. « C’est bien le journaliste qui est visé », déclarent ses confrères.

Khaled avait répondu à la juge, avant de sa condamnation, que : « lorsque je couvre des manifestations, je fais mon travail de journaliste, je protège mon pays, en quoi cela peut-il porter atteinte à l’intégrité nationale ? ».

Des lettres de soutien pour « inonder » la prison de Koléa !

L’idée d’inonder de lettres de soutien la prison de Koléa, à destination de Khaled a été proposée par le journaliste Zoheïr Aberkane et elle rencontre également un certain succès.

« Une idée saugrenue mais tout à fait réalisable : comme, en principe, tout prisonnier a le droit de recevoir du courrier, il s’agit d’inonder la prison de Koléa de dizaines de milliers de lettres de soutien adressées à Khaled, à l’adresse suivante : À M. Mohamed Khaled DRARENI, Numéro d’écrou: 22244, Établissement pénitentiaire de Koléa, 42 003 Koléa, wilaya de Tipaza (Algérie) », peut-on lire sur sa page Facebook.

De Paris, des États-Unis, du Canada, mais aussi du continent africain, la diaspora algérienne et les militants internationaux rendent publique leurs lettres, avant de les envoyer.

Lamia, installée à Paris, a décidé de rendre publique le 15 août sa lettre sur sa page Facebook.

« Cher Monsieur, Cher ami,
Vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais par votre travail, votre engagement indéfectible et la dignité avec laquelle vous affrontez vos geôliers.

Je ne sais pas à quoi ressemble la prison si ce n’est par la Littérature ou le Cinéma. Je ne peux connaitre vos sentiments, je ne peux que deviner votre quotidien. Vous avez toujours dit et écrit pour nous, à mon tour de vous envoyer des « mots » et partager avec vous une profonde indignation face à l’injustice, l’acharnement et la privation que vous subissez. L’ignominie et la vilénie sont assurément sur eux, nous en témoignons et l’Histoire aussi (…) », écrit Lamia, avant de conclure : « Ici, en France et partout dans le monde, nous sommes des milliers à croire en vous et à vous attendre.  Un jour prochain, vous serez libre et vous le serez, alors il vous appartiendra de célébrer encore la Liberté dans chaque rue, chaque maison et chaque esprit. Tenez bon, soyez serein et endurant, cultivez l’espérance mais par-dessus tout, dans ces instants mêmes, faites ce que vous faites avec courage et intégrité : écrivez ! »

D’origine congolaise, mais Algérien par adoption, Joe okitawonya, artiste peintre, tient à préciser au début de sa lettre de soutien que : « Je n’ai pas vécu l’époque de Lumumba, je n’ai pas vraiment connu l’époque de Boudiaf, ni celle de Nelson et Winnie Mandela…

Mais je suis fière de connaître et de vivre l’époque de KHALED DRARENI ».

Pour lui « KHALED DRARENI, maintenant que tu viens d’entrer dans cette grande famille des artisans de la liberté, de gens qui savent dire non au ridicule et à la médiocrité, sache que tu es maintenant un modèle pour toute une jeunesse ».

Et d’enchainer : « je t’écris juste pour te demander, de ne pas changer de veste, de garder cette intégrité, parce que tu es maintenant un modèle…Tu n’es pas le seul emprisonné. Nous sommes tous dans une prison à ciel ouvert.  Ils nous ont volé notre liberté, volé notre enfance pour leurs intérêts politiques et religieux, en supprimant notre droit de vivre comme tous les enfants du monde.  Ils nous ont abandonné à notre sort. Au lieu de nous apprendre à lire et à écrire, ils nous ont appris à tuer, à voler pour subvenir à nos besoins alimentaires…Courage, mon frère ne lâche rien », conclut-il.

Ainsi, les actions se multiplient. Sous un soleil de plomb, mercredi 19 août, un rassemblement devant l’établissement pénitentiaire où le journaliste est incarcéré, a été organisé par le collectif national de soutien au journaliste Khaled Drareni. De nombreux militants s’y sont rassemblé à l’instar de Kadi El Ihsane et l’ancien directeur de publication d’El Watan, Omar Belhouchet.

Les manifestants, vêtus de tee-shirts estampillés à l’effigie du journaliste, ont scandé à l’unisson « Khaled Drareni, est un journaliste libre », devant la prison de Koléa.

« Nous affirmons notre engagement pour la libération de notre confrère Khaled Drareni condamné injustement à 3 ans de prison ferme », réitère le comité.

Le journaliste Khaled Drareni reste en prison. Il passe en effet 145 jours en prison, depuis son incarcération, le 29 mars dernier. Mais la mobilisation pour demander sa libération reste intacte. La lourde condamnation infligée au journaliste laisse ses confrères et consoeurs, qu’ils soient Algériens ou étrangers, ainsi que tous les militants des droits de l’Homme, déterminés plus que jamais pour défendre, non seulement Khaled, mais aussi le principe de la liberté d’expression en Algérie.