
Le groupe pétrolier franco-britannique Perenco, solidement implanté en Afrique centrale, a de nouveau fait l’objet de perquisitions en France, dans le cadre d’une enquête pour corruption qui s’élargit, rapporte Africa Intelligence. Soupçons de versements à des agents publics étrangers, plainte attribuée à l’État gabonais, contentieux environnemental sur le point d’être jugé, c’est un faisceau d’affaires rattrape une entreprise qui avait jusqu’ici prospéré à l’abri des regards.
Une enquête ancienne qui rebondit
D’après Africa Intelligence, les enquêteurs français ont mené le 16 juin 2026 de nouvelles perquisitions visant le groupe Perenco, dans une procédure pour corruption dont le périmètre s’étend. L’opération relance un dossier ouvert de longue date par le Parquet national financier (PNF). Dès mars 2023, la compagnie était visée par plusieurs enquêtes préliminaires pour corruption d’agents publics étrangers. Les investigations, confiées à l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF), avaient déjà donné lieu à une perquisition. Le groupe indiquait alors avoir coopéré dès février 2022.
La répétition des perquisistions, à plusieurs années d’intervalle, montre que les magistrats continuent de creuser un dossier qu’ils n’ont pas refermé, centré sur l’Afrique centrale, où Perenco exploite des champs au Gabon, en République du Congo, en RDC et au Cameroun.
Reprendre les champs que les autres abandonnent
L’entreprise est née de l’intuition d’Hubert Perrodo, entrepreneur breton du pétrole indépendant, de racheter des gisements vieillissants jugés trop peu rentables par les majors, puis en prolonger l’exploitation grâce à une gestion serrée des coûts et à une expertise technique pointue. Non cotée en Bourse, la société a fait de la famille Perrodo l’une des premières fortunes françaises. Avec quelque 6 000 salariés et environ 500 000 barils par jour, le groupe revendique investissements industriels, emplois locaux et contributions fiscales dans les pays producteurs. Mais les champs en fin de vie exigent une vigilance environnementale constante, et c’est sur ce terrain que les critiques se sont accumulées.
Congo-Brazzaville et Gabon : les fronts judiciaires
En novembre 2022, Disclose et Investigate Europe, avec l’Environmental Investigative Forum, ont publié une vaste enquête sur le groupe. Le volet congolais porte sur les conditions d’attribution, en 2017, du bloc Pointe-Noire Grand Fond Sud, dont Total et Eni s’étaient retirés et que Perenco exploite désormais comme opérateur majoritaire aux côtés de Petronor E&P, société cotée à Oslo présente via sa filiale Hemla. D’après ces investigations, Julienne Sassou-Nguesso, fille du président Denis Sassou-Nguesso, est entrée de manière dissimulée, par l’intermédiaire de prête-noms, au capital de la filiale détenant des intérêts dans le champ, en récupérant environ 15 % des parts et en percevant des dividendes. Son beau-frère aurait également contribué à l’obtention de la concession.
Le 26 janvier 2026, le parquet norvégien a inculpé pour corruption deux hommes d’affaires et la société Hemla Africa Holding, filiale de Petronor, pour le versement présumé d’environ 25 millions de dollars au président congolais et à ses proches. Les intéressés démentent, et Brazzaville dénonce une atteinte à l’honneur du chef de l’État. La question posée à Perenco est de savoir si le groupe, opérateur et actionnaire majoritaire du bloc, pouvait ignorer ces montages.
Au Gabon, où Perenco compte parmi les premiers opérateurs pétroliers, plusieurs médias dont Africa Intelligence ont fait état en mars 2026 d’une plainte de l’État auprès du PNF, pour des faits présumés de blanchiment et de corruption liés aux revenus pétroliers. Dans un communiqué du 28 mars 2026, Perenco a catégoriquement démenti l’existence d’une telle procédure, qualifiant ces affirmations de « fausses et diffamatoires ».
RDC : un procès environnemental attendu
Seul opérateur pétrolier de RDC, Perenco y exploite onze champs sur la façade maritime de Muanda. Les ONG Sherpa et Les Amis de la Terre France l’accusent de pollutions répétées de l’air, de l’eau et des sols, et d’atteintes à la santé des populations riveraines. Après une bataille de procédure tranchée en leur faveur par la Cour de cassation en mars 2022, elles ont assigné Perenco S.A. devant le tribunal judiciaire de Paris. En octobre 2025, une audience de mise en état a confirmé le renvoi du groupe en procès devant la 34e chambre. L’audience pourrait se tenir fin 2026 ou début 2027. Ce serait le premier contentieux engageant la responsabilité d’une société française pour des préjudices écologiques survenus à l’étranger.
Perenco conteste fermement ces accusations, juge les demandes des ONG irrecevables et met en avant sa conformité aux réglementations locales, ses audits internes et son rôle économique. Il rejette l’idée que sa structure française porterait une responsabilité directe dans les opérations de ses filiales étrangères.
L’exploitation des éléments saisis dira si les documents révèlent des circuits financiers suspects ou des avantages indus consentis à des responsables publics étrangers. Les dossiers de corruption internationale s’étirent souvent car ils supposent des coopérations entre plusieurs pays et l’analyse de flux financiers complexes. Pour Perenco, dans une Afrique où les États producteurs cherchent à reprendre la main sur leurs ressources et où les juridictions européennes examinent de plus en plus les activités des multinationales à l’étranger, l’enjeu est aussi celui de son modèle.



