Si seulement l’Afrique n’avait pas faim !

Au nombre des boutades populaires qui ont fait réagir plus d’un, celle-ci donne encore à réfléchir « ventre plein, nègre content ». Rions peu, rions bien et posons nous plutôt la question de savoir comment nos populations africaines peuvent avoir le ventre plein aujourd’hui ? Pris sous un autre angle, « ventre plein, nègre content » réduirait l’Africain à la politique de son estomac, sans se préoccuper des choses de l’esprit. Source d’indignation, cette boutade nous cantonnerait à l’immédiateté – du « ici et maintenant ; du manger pour vivre ».

Par Romaric Atchourou

Au nombre des boutades populaires qui ont fait réagir plus d’un, celle-ci donne encore à réfléchir « ventre plein, nègre content ». Rions peu, rions bien et posons-nous plutôt la question de savoir comment nos populations africaines peuvent avoir le ventre plein aujourd’hui ? Pris sous un autre angle, « ventre plein, nègre content » réduirait l’Africain à la politique de son estomac, sans se préoccuper des choses de l’esprit. Source d’indignation, cette boutade nous cantonnerait à l’immédiateté – du « ici et maintenant ; du manger pour vivre ». Mais aujourd’hui, alors que de milliers d’africains sont menacés de famine, alors que nos greniers sont vides, alors que malnutrition et insécurité alimentaires riment avec guerre, instabilité politique et mauvaise redistribution des fruits de nos terres, l’Afrique serait bien contente de pourvoir du riz et du poisson à tous ses fils.

Conformément aux objectifs 2015 de réduction de la pauvreté de moitié dans le monde, le Fonds des Nations Unies pour l’agriculture et de l’alimentation (Fao) a fait de 2004, « l’Année Internationale du Riz ». L’année du riz, répond sans aucun doute à un besoin urgent de vulgarisation de cet aliment qui, selon le Fao, représente la nourriture de base de plus de 70% des populations africaines. L’Afrique, terre à vocation agricole a faim. Quel paradoxe, quand seulement trois pour cent de quelque 130 millions d’hectares de ses terres adaptées à la riziculture sont exploitées ! Huit cent millions de personnes sur terre souffrent de la faim. On peut bien s’en émouvoir, mais comment comprendre que dans nos villages et dans nos campagnes, l’on attend de recevoir du riz « thaïlandais » ou du riz « chinois » pire encore des boîtes de conserves? Que reste-t-il de nos tubercules traditionnels ? Qu’avons-nous fait de nos céréales ? Nostalgie, nostalgie de ces temps où un bon plat d’igname, de manioc accompagné de feuilles suffisait à régaler le clan !

Ventre vide n’a point d’oreille

Le propos ici n’est pas de dresser une liste exhaustive des raisons d’une telle débâcle. Au-delà du questionnement qui est mien, c’est une véritable prise de conscience de ce que « l’homme qui a faim n’est pas un homme libre ». Or notre quête perpétuelle réside dans la conquête d’une liberté fondamentale, essence même de notre vie en société. La bataille, le défi à relever, c’est bien celui de l’autosuffisance alimentaire, celui du droit pour tous et pour chacun de manger à satiété. L’objectif de réduction de la pauvreté dans le monde et en Afrique en particulier, au-delà de ce qu’il a de noble, ne peut certainement pas se réaliser si notre chère Afrique a faim . Elle a faim de cette fracture sans cesse grandissante entre riches et pauvres – faim de l’incapacité de nos gouvernants à penser au bien être collectif – faim de la paix qui, loin d’être un comportement, s’éloigne de plus en plus de nos côtes. Comment aspirer à un quelconque développement quand on a le ventre vide ?

Parce que « ventre vide n’a point d’oreille », la solution des armes est privilégiée au dialogue. Parce que « ventre vide n’a point d’oreille », de petits enfants sont vendus pour alimenter ces réseaux d’esclavages modernes. Parce que « ventre vide n’a point d’oreille », l’on assiste impuissant à la montée de la prostitution et de la pédophilie avec leurs corollaires de maladies dont la pandémie du siècle, le sida. Comment prétendre au progrès quand la maladie décime aisément nos populations sous le regard calculateur de ces grosses firmes pharmaceutiques qui continuent de monter les enchères ?

Au milieu des années 80, dans la folle course au développement, l’urbanisation accélérée au rythme de 3,5% par an a vidé les villages et les campagnes des bras valides pour la mise en valeur des terres. A cela, il faut ajouter des politiques agricoles qui ont fait des cultures de rente une priorité au détriment des cultures vivrières. Alors que l’autosuffisance alimentaire est prônée comme rempart à l’insécurité alimentaire galopante, cette politique ne sera pas suivie de mesures suffisantes d’incitation au développement des vivriers. Pas de financements publics conséquents pour les intrants nécessaires à une bonne production – Pas d’engrais, pas de matériel d’irrigation. Il n’eut simplement pas de véritable politique de promotion des cultures vivrières. Le vice est même poussé plus loin avec ces réseaux de distribution qui font de la rétention. Comment concevoir que pendant que le citoyen lambda crève la dalle dans sa chaumière, dans des conteneurs dorés de nos ports croupissent des tonnes de vivres qui attendent le surenchérissement ?

Mais à côté de ces pratiques suicidaires de nos gouvernants, il faut noter la préméditation assassine de ces puissances occidentales. Des subventions accordées à leurs paysans, à la dépréciation des prix de nos matières premières, en passant par les contraintes dites « sanitaires » à l’exportation, les pays développés entretiennent savamment cette situation de manque et de dépendance. La main toujours tendue vers le Nord, nous n’avons pas su apprendre à pêcher par nous- mêmes, attendant toujours de recevoir notre gamelle de poisson !

Mieux vaut apprendre à pêcher …

Apprendre à pêcher par soi même ; certainement, il va falloir y aller. Prendre le taureau par les cornes. L’année du riz est plus qu’un prétexte, un point d’achoppement. Faire prendre conscience à tous et à chacun de la nécessité d’une réelle prise en compte des politiques vivrières. La bataille du riz, pour ne parler que de cet aliment de base, est depuis le milieu des années 1990, une priorité. Au sein du centre de riziculture pour l’Afrique (Adrao)[[<*>Le centre du riz pour l’Afrique – est une association de recherche
intergouvernementale autonome composée d’états africains]], une trouvaille suscite bien d’espoirs . Le Nouveau Riz pour l’Afrique (Nerica), croisement entre le riz asiatique et le riz africain, aurait un rendement d’au moins 25% de plus que les variétés traditionnelles. En attendant sa vulgarisation, les chercheurs de l’Adrao s’accordent pour dire que ce nouveau riz produit plus que les autres, sans intrants et répond avec abondance à la moindre fertilisation. Visant à améliorer la productivité et la rentabilité du secteur rizicole tout en veillant à la durabilité du milieu de production, Nerica n’est certes pas la panacée, mais il a au moins le mérite de proposer une solution adaptée à une situation qui n’a que trop duré.

L’Afrique a faim. Mais elle n’est pas condamnée à mourir de faim. Pourquoi céder à une telle fatalité quand nos terres sont par définition propices aux cultures vivrières. Céréales, tubercules, fruits et légumes… De vrais trésors qui ne feront la richesse de nos pays qu’avec une politique vraie de diversification de nos cultures. A côté des cultures de rente, accorder aux cultures vivrières la place qui leur échoit. Revaloriser les cultures vivrières, retrouver le réflexe du terroir, donner tout son sens à l’autosuffisance alimentaire et seulement, on pourra penser exportation tout en favorisant bien sûr, le marché sous-régional.