Sécurité dans le Sud-Ouest ivoirien : le Liberia tente de coopérer

L’Ouest ivoirien, frontalier du Liberia, fait l’objet d’attaques répétées organisées à partir de ce pays depuis juillet 2011, selon l’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Wath. Vendredi,
une embuscade, dans la région de Taï, a coûté la vie à des Casques Bleus, à des civils et à au moins un militaire ivoirien. Les assaillants n’ont pas été identifiés mais les autorités ivoiriennes affirment qu’ils venaient du Liberia. Les Libériens ont fermé leur frontière avec la Côte d’Ivoire et promettent de remettre les coupables à leur voisin.

La frontière ivoiro-libérienne est fermée depuis ce samedi. La décision des autorités libériennes fait suite à l’embuscade qui a coûté, le 8 juin dernier, la vie à sept Casques bleus nigériens, à huit civils et à au moins un militaire ivoirien dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire. L’attaque, « venue du Liberia » selon le ministre ivoirien délégué à la Défense Paul Koffi Koffi, des « localités ivoiriennes voisines de Saho, Para et Nigré » dans la région de Taï, a provoqué de nouveaux déplacements de personnes fuyant la région.

La mesure pourrait également être assimilée à un démenti indirect à « la passivité » des autorités libériennes dénoncée par l’organisation de défense des droits de l’Homme, Human Rights Watch, dans un rapport publié le 6 juin dernier sur la situation sécuritaire dans l’Ouest ivoirien. « Depuis plus d’un an, le gouvernement libérien pratique la politique de l’autruche face au flot de criminels de guerre qui ont franchi la frontière libérienne à la fin de la crise ivoirienne », a souligné Matt Wells, chercheur sur l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. « Plutôt que d’assumer leur responsabilité de poursuivre en justice ou d’extrader les personnes impliquées dans des crimes internationaux, les autorités libériennes sont restées passives alors que beaucoup de ces personnes recrutent des enfants soldats et conduisent des attaques transfrontalières meurtrières. »

Renforcement de la présence militaire et policière et coopération judiciaire

Le ministre libérien de l’Information Lewis Brown a affirmé samedi que « les individus impliqués dans des attaques transfrontalières seront arrêtés et remis aux autorités ivoiriennes ». Le Liberia a également annoncé le déploiement « immédiat » de soldats, le renforcement des forces de police et des effectifs des services de l’immigration et la relocalisation des camps de réfugiés ivoiriens le long de la frontière commune. Lewis Brown a aussi annoncé la « suspension immédiate » des activités minières, notamment l’exploitation de l’or. Ces engagements font suite à d’autres pris le 2 mai dernier, après l’attaque du village de Sakré où 8 personnes ont été assassinées dans la nuit du 24 au 25 avril. Des responsables ivoiriens et libériens s’étaient rencontrés dans la capitale économique, Abidjan. Selon HRW, le Liberia avait alors promis « d’accroître le nombre de forces de sécurité le long de la frontière et de coopérer avec la Côte d’Ivoire en ce qui concerne les miliciens ivoiriens qui sont détenus au Liberia depuis juin 2011 ».

Du côté ivoirien, « nous avons procédé à un renfort au niveau de nos hommes. Nous y avons envoyé une compagnie. Et la force onusienne en a fait de même », a confié Paul Koffi Koffi au journal ivoirien Fraternité Matin dans un entretien publié ce lundi. « En tout état de cause, a-t-il poursuivi, nous allons renforcer le verrou frontalier. Nous avons noté avec plaisir (les) mesures énergiques prises par le gouvernement libérien, notamment la fermeture de la frontière. »

L’attaque de vendredi, si la piste libérienne est confirmée, serait la dernière en date d’une macabre série qui endeuille la région forestière. « Depuis juillet 2011, note HRW, au moins 40 résidents de Côte d’Ivoire, dont des femmes et des enfants, ont été tués au cours de quatre attaques transfrontalières qui ciblaient des civils de groupes ethniques qui soutiennent dans une large mesure le président Alassane Ouattara. ». L’organisation met en cause « des Libériens et des Ivoiriens qui ont combattu avec les forces de l’ancien président Laurent Gbagbo pendant la crise (post-électorale) ivoirienne et qui restent farouchement opposés au gouvernement Ouattara ». Par ailleurs, ces miliciens recevraient des financements, en provenance notamment du Ghana où sont réfugiés de nombreux proches du régime de l’ancien président ivoirien. « Deux Ivoiriens et un Libérien qui ont combattu avec les forces pro-Gbagbo ont raconté à Human Rights Watch qu’ils recevaient des soutiens financiers extérieurs pour les attaques en Côte d’Ivoire ». De même, « deux anciens combattants, un Ivoirien et un Libérien, ont mentionné tout aussi spécifiquement recevoir de l’argent de personnes au Ghana ».

Le Liberia : base-arrière de militants armés pro-Ggagbo, selon HRW

HRW souligne d’ailleurs que les autorités ghanéennes n’ont pas exécuté les mandats d’arrêts émis par la Côte à l’encontre de certaines personnalités liées à l’ancien régime ivoirien et exilées sur son territoire. Le document cite le leader des Jeunes Patriotes, Charles Blé Goudé, et l’ancien chef d’un escadron de véhicules blindés de la gendarmerie, Jean-Noël Abéhi. Certains miliciens se serviraient également des gains réalisés dans les exploitations aurifères, proches de la frontière ivoiro-libérienne, pour financer leur vendetta contre le régime d’Alassane Ouattara. « Nous sommes venus à CVI (exploitation d’or au Liberia, ndlr) pour extraire de l’or et nous donner les moyens d’agir. L’objectif est d’extraire l’or et de le vendre pour obtenir de l’argent afin de nous venger contre [les forces pro-Ouattara] qui ont tué les membres de nos familles et brûlé nos maisons », a confié un Ivoirien de 30 ans à l’organisation.

Les témoignages recueillis par HRW entre le 25 avril et le 3 mai 2012, « dans les villes de Zwedru, Toe Town et Tempo dans le comté de Grand Gedeh au (Liberia) », frontalier avec la Côte d’Ivoire, indiquaient que de « nouveaux raids transfrontaliers » étaient planifiés.

La pacification de l’Ouest, particulièrement des régions du Moyen
Cavally et des Dix-huit Montagnes (Sud-Ouest), est un enjeu majeur pour la nouvelle administration ivoirienne. L’avènement du multipartisme, au début des années 90, la réforme foncière de 1998 et les déplacements de populations après le coup d’Etat de septembre 2002 ont provoqué d’importants conflits fonciers qui ont été instrumentalisés à des fins politiques. Ces conflits sont à l’origine d’affrontements inter-ethniques et inter-communautaires, entre Ivoiriens et populations allogènes installées depuis des décennies. Fin mars 2011, en pleine crise post-électorale, le massacre à Duékoué d’au moins 800 personnes, pour la plupart des Guéré réputés proches de l’ancien président Laurent Gbagbo, par les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) d’Alassane Ouattara est loin d’avoir apaisé la région.

 Lire le rapport de Human Rights Watch

Libéria : Des ennemis du gouvernement ivoirien ont mené des attaques et préparent de nouveaux raids